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Publié par le 3 mar, 2013 dans Théâtre | commentaires

Des couteaux dans les poules – Théâtre Prospero

Photo: Matthew Fournier

Photo: Matthew Fournier

Jusqu’au 23 mars au Théâtre Prospero

Je ne suis pas fan du théâtre de mots. J’aime le théâtre quand il est plus organique, corporel, vivant. Mais Des couteaux dans les poules est un cas à part, une drôle de « bibitte ». Par ce qu’elle raconte et sa  mise en scène, c’est une pièce plutôt réaliste. Son véritable motif, cependant, a une portée bien plus existentielle. L’histoire en est simple, presque banale : dans une contrée écossaise, une femme et son mari laboureur mènent une vie modeste, qu’ils répartissent en différentes besognes à la maison, au champ, à l’écurie… Mais un jour, un événement vient briser le cours normal de leur existence. Alors que le grain est mûr et prêt à être moulu, la femme se rend chez le meunier; leur rencontre sera déterminante. Ces deux personnages développeront une complicité qui se forgera à partir de leur désir, mais surtout de leur goût partagé des mots.

Photo: Matthew Fournier

Photo: Matthew Fournier

Alors que le laboureur a les pieds sur le plancher des vaches — homme pragmatique, appliqué dans le travail et sans grandes préoccupations métaphysiques —, sa femme est d’une curiosité sans borne et est non seulement bien ancrée dans le monde, mais aussi dans le monde des idées. C’est pourquoi entre elle et le meunier — qui détient le pouvoir des mots — se développera un lien solide, seuls comme ils le sont, contraints dans leur paysannerie. Or, c’est bien davantage sur ce rapport au langage que porte la pièce; sur le savoir par les mots, sur ce que l’on porte véritablement en nous et notre capacité à le transformer (comme le meunier avec le grain), à le rendre à l’autre. La pièce oblige donc ce questionnement sur notre propre rapport au monde et aux mots. Sur ce pont, mais aussi (malheureusement) ce filtre qui s’étiole et duquel on ne peut se défaire.

David Horrower, auteur de la pièce, a voulu faire du « [t]héâtre qui enfonce les mots dans les choses “comme on pousse un couteau dans le ventre d’une poule*” ». Ici, on ne cherche pas à remplir : on ne veut pas incarner, mais connaître. On gratte sous la chair, pour sonder la vérité des être et des choses. On cherche parfois à nommer des réalités abstraites, celles qui n’ont pas de nom

J’ai vu une… une flaque, une flaque où tu peux voir la terre dessous. Flaque d’eau claire après la pluie fraîche. Voir les fentes dans la terre là. Voir les pattes d’oiseau. Voir le soleil briller. Tu as un nom pour ça* ?

ou, plus généralement, à aller sous la surface. Des corps, surtout. D’ailleurs, la langue est souvent dépourvue de pronom, comme désincarnée : le personnage que le public apprendra le mieux à connaître, celle chez qui le couteau s’enfoncera le plus profondément, n’a pas de nom. Même dans le programme, elle n’est désignée que sous le l’appellation de « jeune femme ».

Photo: Matthew Fournier

Photo: Matthew Fournier

Bref, dans Des couteaux dans les poules, les mots sont incisifs; on va à l’essentiel. Mais, malgré la forme quelque peu décharnée, cette pièce est d’une grande poésie. Le verbe est vivant, les images, saisissantes. En début de représentation, la forme saisit, nécessairement. Ça bute. Mais on s’habitue et, rapidement, tout finit par couler. Catherine Vidal est restée sobre dans les éléments de la scénographie. Un choix judicieux. Cet ancrage dans un réel sans artifice permet donc de laisser toute la place aux mots de Horrower et à la performance des trois acteurs de grand talent. Mention toute spéciale à Jean-François Casabonne, qui nous offre un meunier très incarné, malgré une langue morcelée. J’ai été impressionnée par l’âme de ce personnage, par la finesse du jeu, l’émotivité du visage et du corps. (Wow!) Stéphane Jacques et Isabelle Roy donnent également d’admirables performances : un William solide, droit tout en étant très intense, puis une femme perspicace, franche et directe, mais de qui émane une belle sensualité. La mise en scène est pour sa part simple et efficace. Les transitions sont astucieuses. Vidal connaît définitivement les codes du théâtre; elle fait valser les lieux et les temps.

Merci, donc, à toute l’équipe pour ce beau moment de poésie brute. Le terrain était vaseux, le défi difficile, mais il a été relevé avec brio.

*Les citations sont prise du dossier de presse et sont également dans le programme qui est distribué au public.

***

MARIE-CHRISTIE GAREAU



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