Menu de pages
TwitterRssFacebook
Menu de catégories

Publié par le 3 mar, 2013 dans Théâtre | commentaires

Cinq visages pour Camille Brunelle – Espace Go

Crédit : Jérémie Battaglia

Crédit : Jérémie Battaglia

Espace Go, jusqu’au 23 mars 2013

Ces jours-ci, le Théâtre Petit à Petit nous offre Cinq visages pour Camille Brunelle, pièce qui s’appelait dans sa première mouture Nous voir nous. Écrite par le romancier et dramaturge Guillaume Corbeil, celle-ci se présente comme une fiction vue à travers le filtre des réseaux sociaux.

Cinq personnages sans nom énumèrent leurs caractéristiques physiques, leur style, leurs « j’aime » en s’adressant directement au public. L’un à la suite de l’autre, puis l’un interrompant presque l’autre, ils articulent très rapidement leurs goûts musicaux, cinématographiques, littéraires, etc. Cette première partie composée de suites est l’occasion pour les comédiens de nous livrer plusieurs bons gags grâce à une mise en scène pointue qui met l’accent sur l’élocution et le travail corporel. Une voyelle traînante, un snobisme sous-entendu suffisent souvent à faire rire la salle. De même, la précision du travail « chorégraphique » de Cinq visages sert bien le sujet des représentations virtuelles de soi-même reconnues pour être parfaitement planifiées par ceux qui les mettent en ligne. Les comédiens s’exécutent tous avec brio, en particulier Francis Ducharme qui ne peut cacher son bagage de danseur. Le plateau est recouvert d’un tapis de vêtements pêle-mêle dont l’usage varie au cours du spectacle.

Cinq visages pour Camille Brunelle

Crédit : Jérémie Battaglia

Cinq personnages, sur scène du début à la fin du spectacle, nous font revivre cette soirée mémorable qu’une des filles (celle qui aime Tori Amos) a manqué parce qu’elle est restée chez elle à écouter un bon Fellini. Ils nous donnent un aperçu de la soirée grâce aux nombreuses photos projetées sur un grand écran derrière les comédiens. À cette occasion, ressurgit quelque peu le motif de la suite quand vient le temps de nommer les gens qui se trouvaient à la fête. Cette soirée qui ne fait pas partie de la trame narrative est le centre de la pièce auquel nous n’avons accès que par l’entremise de ce que les personnages acceptent de nous dévoiler. Elle est transformée par eux chaque fois qu’elle est racontée, allant du récit le plus léché au plus décadent. Ce party marquant est cristallisé dans les souvenirs de chacun des personnages, mais semble aussi flotter dans le temps. Cela fait deux jours, six jours, deux ans? C’était quand déjà?

J’ai lu quelque part que l’auteur aime voir ses pièces comme un casse-tête ou des blocs à assembler. C’est apparent puisque la structure de Cinq visages pour Camille Brunelle est en effet bien construite avec ces multiples mises en scène d’un souvenir autour du centre absent qu’est la soirée. Variations sur un même thème, travail de la photo, réinterprétations, toiles anciennes ponctuent le voyage. J’ai particulièrement aimé quand le portrait de la Méduse (était-ce celle de Carravagio?) est apparu quelques secondes. Je m’imaginais courbée sur mon ordinateur portable à une heure impossible comme pétrifiée devant le flot de visages et d’informations de mon fil de nouvelles.

Crédit : Jérémie Battaglia

Crédit : Jérémie Battaglia

Cependant, la structure est si importante que, par moments, les paroles dites par les personnages n’ont l’air d’être là que pour servir la progression de l’action (par exemple en faisant basculer un récit idéalisé de ce qu’ils ont vécu vers une vision plus quotidienne et monotone de leurs vies). En ce sens, le ras-le-bol exprimé par un des gars, quand il nous dit en substance : « je suis tanné d’avoir l’air de quelqu’un que je ne suis pas », donne l’impression d’être du remâché. Bien que le thème des réseaux sociaux soit relativement nouveau à la scène, le discours autour de ceux-ci ne l’est pas tant que ça. On se le dit souvent que c’est superficiel, que c’est abrutissant, que les causes qu’on endosse d’un clic ne nous font pas bouger réellement. Peut-être la montée de lait du personnage est-elle là pour montrer que même le ras-le-bol est encore mis en scène? Nous avons tous déjà lu des contacts facebook qui se plaignaient sur les réseaux sociaux de leur exaspération et de leur envie de fermer leur profil. Si c’est l’intention derrière ce passage, cela pourrait être plus évident.

Puis, une des versions du party bascule dans le trash. Les personnages la racontent tout en exécutant un pas de deux ridicule. Puisque la mise en scène n’est pas conçue pour qu’on ait envie de s’identifier à eux (à part peut-être au début quand on compare nos goûts aux leurs), on peut donc se laisser aller à rire de bon cœur du rocambolesque de leur trashitude. Tordant.

Crédit : Jérémie Battaglia

Crédit : Jérémie Battaglia

Je ne vais pas vous révéler la fin de Cinq visages pour Camille Brunelle. Elle m’a laissée perplexe dans le bon sens du mot. Je vous invite seulement à lire ce passage du programme qui contient à mon sens une clé pour la comprendre :

[…] D’abord, l’effondrement des grands systèmes idéologiques et religieux qui donnaient un sens à nos trajectoires sur terre : l’homme ne peut se projeter au-delà de la vie terrestre. N’est désormais crédible que ce qui est démontrable, visible. De ce fait, notre corps est désormais l’unique fondement sur lequel nous appuyer. Le montrer est devenu essentiel. *

*Extrait de l’entrevue « Le Monde entier est sur écrans », accordée par Nicole Aubert au journal Le Figaro, 13 mars 2011.

Somme toute, Cinq visages pour Camille Brunelle est un spectacle ingénieux, divertissant, même si son discours autour des réseaux sociaux aurait avantage à être plus poussé.

***

LAURENCE JEUDY



Commentaires

  1. Denis Desjardins dit :

    Très bon article, Miss Jeudy.

    1. Laurence dit :

      Merci Monsieur Desjardins.

%d blogueurs aiment cette page :