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Publié par le 23 fév, 2013 dans Théâtre | commentaires

iShow ou je m’occupe de transférer le message à Chanda – Usine C / Les petites cellules chaudes

Crédit : Jérémie Battaglia

Crédit : Jérémie Battaglia

21 au 23 février 2013

*Ce texte dévoile certaines parties du spectacle, libre à vous de poursuivre la lecture.

Je parle. Je parle et vous êtes là. Je parle et vous m’écoutez. Je parle et parlerai tant que vous êtes là et m’écoutez. C’est merveilleux, je parle et vous continuez à m’écouter, c’est donc dire que vous m’aimez? Parce que je parle et vous ne m’arrêtez pas, et je peux continuer à parler toujours, parce que vous êtes là et m’écoutez, encore et encore. »

C’est d’abord ce que nous dit une comédienne en se plantant droit devant le public.* Sur un ton pressé, comme une envie irrépressible de vomir du contenu sans arrêt. De la même façon que notre fil de nouvelles sur Facebook ou Twitter se déverse 24 heures sur 24 devant nos yeux, par exemple. Elle parle donc, pas si longtemps, mais quand même assez pour se demander: est-ce quelqu’un l’arrêtera? Doit-on réagir? Elle ira ensuite prendre place sur une longue table où 14 autres comédiens s’affairent déjà autour de portables, de fils, de connexions de toutes sortes. Devant nous, un écran géant sur lequel est projeté le contenu de trois ordinateurs à la fois.

Les écrans sont ouverts sur différents services de chat. Des interactions se passent toutes en même temps, les comédiens discutent avec des gens de partout à travers le monde. On échange les écrans, on nous fait faire un survol de tous les portables installés sur la table, tous connectés, qui à chatroulette, qui à manroulette, qui sur bazoocam et j’en passe. Les échanges sont souvent succincts (on connait tous la propension des gens à « scanner » le service à la recherche de quelque chose ou quelqu’un de précis), parfois plus longs. On nous laisse observer le tout, entrecoupés d’interactions en avant de la scène. En effet, on s’amuse à reprendre le contenu de vidéos qui sont devenues de véritables « mèmes ». Du petit gamin complètement stone après son passage chez le dentiste au mec en extase devant le « double rainbow » jusqu’au « Tequila, Heineken, pas le temps de niaiser », on nous indique aussi au passage le nombre de visionnements de chacun, c’est à dire des milliers, voire des millions de fois. Rires et soupirs du public: on semble à la fois assumer et à la fois avoir honte de nos passe-temps youtubesque.

On évoquera aussi la pornographie, plus que présente sur le web. D’ailleurs, les différents chats nous permettront à l’occasion (en fait, vraiment souvent) de voir apparaître des sexes masculins bien en évidence. Même un couple en action. Une question, parmi plusieurs autres, se posera: les gens qui sont sur ce genre de service, se voient-ils pris au piège par le spectacle? En étant sur chatroulette, par exemple, acceptent-ils de s’attendre à tout, même se retrouver mis à nu devant une salle comble? Peut-être bien, peut-être pas. Le spectacle ne nous indiquera jamais quoi penser. Il ne nous dira pas si le web est le mal ou le bien. (Impossible d’être aussi réducteur, de toute façon). Les créateurs ont pris le pari de montrer, de proposer. De se mettre à nu eux aussi, étant donné que le iShow a été conçu à partir de leurs propres expérimentations.

Crédit : Jérémie Battaglia

Crédit : Jérémie Battaglia

On abordera aussi des sujets plus délicats. Les tueries et leur médiatisation. L’affaire Magnotta. Comme le disait si bien la troupe: ce moment du show est le plus limite. Le plus « sur la ligne ». Comment cela se passe? Simple. Un comédien se retrouve seul sur la scène et tourne son écran vers nous. Il explique que la vidéo prend quelques secondes à trouver sur internet. Qu’elle est là sur le fureteur, prête à être visionnée. Malaise dans la salle, on y sent même une certaine tension. Le comédien ajoute qu’on ne la fera pas jouer devant le public ce soir. Relâchement, soupirs dans le public. Mais il nous indique alors qu’il laisse l’ordinateur sur une chaise, et offre deux minutes à quiconque voudrait venir visionner la vidéo sur scène. Bam. Revoilà le malaise. Peut-être encore plus virulent, cette fois.

Le comédien s’éloigne, nous laissant devant une possibilité que beaucoup pensent (ou espèrent) impossible: que quelqu’un du public décide de se lever (on parle ici de la personne par elle-même, rien de prévu dans le scénario). Une comédienne, pendant la discussion qui faisait suite au spectacle, a dit: « En créant le show, j’aurais mis mon corps au feu que personne ne se lèverait. » Erreur. Hier soir, quelqu’un dans l’assistance – et presque instantanément – l’a fait.

Silence, alors que la caméra se pose sur le visage de l’homme en train de regarder la séquence. Rappel évident de toutes les fameuses vidéos de réactions à des publications très limites, repensons d’ailleurs à l’absurdement célèbre « 2 girls one cup » qui a fait le tour du monde et aux centaines de vidéos postées à sa suite et toutes intitulées « 2 girls one cup reaction ». Se filmer en train de regarder du gore, du trash, du pas nommable, du pas disable. Toi aussi tu l’as vu non? Toi aussi tu regardes des trucs comme ça des fois, oui? Le iShow nous pose ces questions-là. Toujours sans juger, cela dit. Pour cette partie du spectacle, difficile de passer sous silence le fait que des gens n’étaient pas d’accord et trouvaient l’idée franchement déplacée. Mais ces discussions ont eu lieu après lors d’un échange. Alors qu’à la première, selon les dires des comédiens, le public s’est exprimé « live » contre l’idée, provoquant une discussion avec la personne qui avait décidé de se lever. « Cette partie du spectacle change toujours » de dire l’équipe.

Crédit : Jérémie Battaglia

Crédit : Jérémie Battaglia

La bande des petites cellules chaudes l’a affirmé: dans ce show, on tente de trouver une façon de parler de la rencontre avec l’Autre via tous ces réseaux, une façon de dialoguer, de se montrer. On se le rappelle d’ailleurs constamment, étant donné le titre: iShow. Je montre. Je montre quoi? Je montre qui? Il n’y a, encore là, pas de bonnes réponses. Ni de mauvaises. On y exhibe une certaine intimité (voire une intimité certaine), on y fait des rencontres, on aime, on déteste, on milite, on crée, bref, on y vit, sans distinction de « vie réelle » ou non.

À ce sujet, on réalise aussi (et pas juste dans le spectacle, mais jour après jour) que ce que l’on croit être deux mondes parallèles, en parlant du « réel » et du « virtuel », en sont en fait un seul et qui est fort complexe. Ces mots sont souvent mal interprétés par la plupart des gens. Virtuel signifie « en puissance, sans effet actuel ».

« Donc, lorsque l’on parle de relations virtuelles, de relations en ligne, il ne s’agit en aucun cas de quelque chose d’irréel. Tout ce qui se passe est bel et bien réel »

dira Maude Bonenfant, professeure à l’UQÀM et spécialiste de la dimension sociale des technologies de communication et des réseaux numériques. Belle idée d’ailleurs, d’avoir eu recours à cette universitaire afin de discuter plus en profondeur de l’effet de ces réseaux et du web sur la sphère sociale.

Un spectacle qui questionne, qui brasse, qui amalgame ingénieusement nouvelles technologies, réseaux sociaux, web, sphère privée et publique (laquelle est laquelle maintenant? la question demeure) en impliquant le public dans un processus de réflexion fort pertinent. À voir.

Et question de rester dans les mêmes réflexions concernant les éléments privé/public, une exposition est en cours au café de l’Usine C. After Facebook est un projet conçu à partir d’archives trouvées sur ce fameux réseau social. Les créateurs se sont fait un profil sans ami, tout simple comme ça, et juste en naviguant sur les différentes pages personnelles, ont sélectionné des images et des statuts que les gens ont laissé (volontairement ou non) dans la catégorie « public » de Facebook. Et voilà, votre visage se trouve peut-être en ce moment sur un grand écran à l’Usine C. Comme disait Maude Bonenfant:

Les traces que vous laissez sur le web sont votre responsabilité. Et ces traces, malgré les années, ne perdent jamais de leur qualité.

Bref, avant de cliquer « publier », pensez-y.

Une entrevue avec François-Édouard Bernier, l’un des créateurs du iShow

On parle du iShow à La Sphère

MonThéâtre.qc.ca y était

***

MYRIAM DAGUZAN BERNIER

*Texte retranscrit de mémoire, il diffère peut-être légèrement, mais est, essentiellement, assez similaire.

À propos de Myriam Daguzan-Bernier


Myriam est fondatrice et rédactrice en chef de Ma Mère Etait Hipster. Pigiste à temps complet, vous pouvez la lire chez BRBR et chez Châtelaine. Elle est également gestionnaire de communauté pour l'émission LIRE à ICI ARTV et édimestre pour Châtelaine. Dans ses temps libres (ça existe ça?) rien ne la rend plus heureuse que de passer des heures à fouiner sur le web pour dénicher plein de choses: musique, art, projets, bouffe, nouveautés, etc. Bref, vous ne la trouverez jamais loin d'un ordinateur ou de son téléphone un ti-peu intelligent.



Commentaires

  1. J’étaie a la pièce hier.Une très bonne discription et analyse de se qui c’est passé hier soir. Mes 2 deceptions et qu’il n’est pas montrez le vidéo de Luka Magnotta et de passez autant de temps sur chateroulette .J’aurai voir se qu’ils auraient pu faire avec des application comme grinder ou hangout.La technologie évolue si vite .

    Une belle expérimentation et le vivre en groupe au lieu de seul devant sont ordi est vraiment un plus value.

    et c’est toujours très drole de voir des non natif parlé des médias sociaux.

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