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Publié par le 19 fév, 2013 dans Littérature | commentaires

Grande École – Clément de Gaujelac / Le Quartanier

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Faire ses classes

CEUX À QUI

ON NE LA FAISAIT PAS

L’école bruissait. Dans son atelier, un étudiant montrait la captation vidéo d’un homme nu dans la campagne qui tentait d’avoir une relation sexuelle avec une jument. Cela nous choquait-il? Qu’en pensions-nous, sinon que ce n’était pas notre truc? Une camarade, dont ce n’était pas non plus le truc, s’émut fort de l’apathie générale. Sa colère ne procédait pas tant du film et de son propos que du silence permissif entourant sa réception. Ne voyait-on pas que cette expérience était hors-limite? Le détachement dont nous faisions montre devant la détresse d’autrui se voulait-il flegmatique? Il n’était que la marque sèche d’une myopie délétère dans laquelle se perdait tout sentiment compassionnel. Et sa colère redoublait de ne rencontrer aucune résistance. (p. 78)

Grande école est une série de “récits d’apprentissage”, comme le désigne l’appellation générique en couverture. Ce recueil prend la forme de courts textes entrecoupés de quelques illustrations dépouillées. La brièveté du propos et l’efficacité des dessins ne veulent pas dire pour autant que ce que l’on y trouve est simple. Loin s’en faut : l’auteur a fait ses classes, il a des lettres, de la méthode, de la technique, et, surtout, de la critique.

Clément de Gaulejac a manifestement des comptes à régler. La grande majorité de ses textes prennent la forme d’anecdotes liées à son passage dans une école d’art non-identifiée, les autres récits semblent plutôt se rapporter à une expérience d’apprentissage militaire. Il y est donc forcément question d’autorité abusive, de pédagogie incongrue, d’incompréhension ou d’incrédulité face à l’assignation de tâches à la portée obscure et à la pertinence douteuse, et du potentiel d’injustice quand vient le temps d’être évalué par des supérieurs (appelés les « Chefs » dans le texte) dont la propension à la pensée abstraite ne leur permet apparemment pas de se départir de leur subjectivité.

Soyons clairs toutefois : l’auteur ne paraît pas revanchard. Il ne s’agit pas d’attaque, ou de contre-attaque. L’exercice est en effet plus habile, et s’il y a matière à y déceler un sentiment belliqueux, ce n’est que dans la mesure où De Gaulejac parvient à retourner les armes contre ses anciens tourmenteurs, en ceci qu’il passe à l’examen le principe même des écoles d’art, faisant appel à l’esprit critique et aux notions qu’on lui a inculqué dans ces institutions, afin de mener sa réflexion à terme.

L’écart est énorme entre ce qui aurait pu être un bête refus de l’autorité et ce qui s’avère une remise en question pertinente de celle-ci, et c’est ce que l’on constate avec bonheur en lisant Grande école. De Gaulejac relate des expériences d’écolier, parfois humiliantes, qui permettent notamment de mettre en lumière les dynamiques politiques et sociales de l’institution académique, la manière dont certains enseignants ont plus à cœur de déployer leur ascendant que de se montrer constructifs envers les étudiants, mais aussi comment, au final, le narrateur, même s’il est conscient de tous les ratés du système qu’il fréquente, cherche tout de même une reconnaissance de ses pairs et de son milieu.

L’exercice aurait sans doute été bancal si l’auteur avait claqué la porte des grandes écoles et avait écrit un texte porté par une attitude dubitative face à son expérience. Or, et c’est là que sa démonstration s’avère la plus habile, on sent parfaitement que De Gaulejac a beaucoup appris dans les institutions, ce qui lui permet d’émettre des observations très éclairées, justement parce qu’il semble admirablement formé à la pensée abstraite et réflexive, qu’il a longuement réfléchi aux questions qu’il s’est fait poser et qu’il pose en retour. Autre qualité exemplaire, le tout est enrobé d’un humour grinçant, qui confirme peut-être le proverbe selon lequel qui aime bien châtie bien.

Je dois également mentionner la qualité du travail graphique de De Gaulejac. Vous le connaissez peut-être par le biais de son blogue L’eau tiède, qui avait été à mon sens un des commentateurs les plus intéressants du Printemps Érable, côte à côte avec Les Fausses Nouvelles. Les illustrations dans Grande École adoptent un style plus contrôlé et précis, mais toujours très direct—et puissant. Un regard « formé » pourra en admirer le contrôle des proportions, les choix de perspective appropriés, en guise de comparaison je dirais que c’est un peu comme si Charles Burns repassait derrière Killofer. Un regard plus direct sera charmé et porté à réfléchir.

Je ne crois pas que ce livre s’adresse à tous les publics, ce qui est une bonne et une mauvaise chose. Mauvaise chose sans doute parce que la réévaluation de la pertinence du passage dans le parcours académique pour les artistes n’intéressera pas le néophyte, mais à l’inverse bonne chose parce que le lectorat interpellé pourra d’autant plus apprécier la subtilité du travail de Gaulejac, et surtout sa capacité de synthèse qui lui permet de faire tenir en un seul paragraphe ou en une seule image des problématiques complexes. Pour ma part, j’ai lu le livre d’un trait tellement il m’a plu, mais je ne vais pas le ranger dans ma bibliothèque en me faisait la promesse—rarement tenue—de m’y replonger éventuellement; je vais plutôt le laisser sur ma table à café, à portée de main pour le consulter plus aisément, parce que comme De Gaulejac l’a bien montré, on n’a jamais fini d’apprendre.

P.S. Mes collègues de Salon double ont fait une lecture collective de Grande École. Le texte est disponible ici

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GABRIEL GAUDETTE

À propos de Gabriel Gaudette


Gabriel aime les textes autant que les images, mais comme il n'a pas envie de choisir un camp, il combine et lit des bandes dessinées.



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