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Publié par le 16 fév, 2013 dans Théâtre | commentaires

Sorel-Tracy [Théâtre d’Aujourd’hui]

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Jusqu’au 2 mars, Théâtre d’Aujourd’hui

C’est il y a six mois que ma collègue, Caroline Lévesque, est allée voir la mise en lecture de Sorel-Tracy, qui se déroulait à Zone Homa. Elle semble avoir beaucoup apprécié cette première présentation du projet d’Emmanuel Reichenbach (texte) et de Charles Dauphinais (mise en scène) et en parle en des termes élogieux. Elle dit entre autres qu’« [à] travers chaque personnage hautement stéréotypé […], il y a une critique acerbe et une “écoeurantite” de cette classe dominante qui ne remettra jamais en doute ses propres privilèges et intérêts. »

Et c’est d’ailleurs avec la montée de cette écoeurantite que Sorel-Tracy a pris forme. En effet, l’Équipe du Théâtre Sans Domicile Fixe souhaitait faire une comédie grinçante à saveur politique et c’est un des « cas » qui a été mis en lumière par les enquêtes pré-Commission Charbonneau qui a mis le feu aux poudres. Un simple fait divers : le maire d’une petite municipalité qui tapissait les murs de sa chambre avec des pancartes de sa plus récente campagne électorale; mais surtout une fascination pour le personnage et tout le potentiel narcissique, véreux, burlesque (et donc théâtral) qu’il renfermait. Et maintenant que l’écoeurantite est généralisée, que tout un chacun se délecte de la déchéance publique de cette caste de corrompus, tous les éléments sont réunis; le rideau peut se lever.

Dans le mot de l’auteur, en exergue, on peut lire :

Derrière chaque grand homme s’en cache un autre… beaucoup plus petit. – Dicton impopulaire

Cette phrase, lue après le spectacle, m’a fait sourire par sa vérité, à la fois grave et drôle, mais aussi parce qu’elle signe merveilleusement la pièce, tant dans ce qu’elle présente que dans son ton. Ici, le grand homme, c’est Serge Boivin (Guillaume Cyr), maire de Sorel-Tracy depuis bon nombre d’années et dans son ombre se cache son relationniste (Yannick Chapdelaine), grâce à qui il remporte encore ses élections. Autour de ces deux personnages gravitent ceux du directeur général (Félix Beaulieu-Duchesneau), de la secrétaire (Léa Simard) et d’Alex le SuperZéro (Simon Lacroix), jeune artiste qui carbure au sarcasme, au sensationnalisme et au scandale. Le tout se déroule en un lieu unique : le bureau du maire dans lequel on retrouve quelques classeurs, une cafetière à espresso, un portrait de celui-ci thumbs up. Peu après le début du spectacle, une manifestation que l’on ne verra jamais mais que l’on entend, est déclenchée. Décor bien campé dans la réalité.

Le personnage du maire, d’une vulgarité crasse en début de spectacle, devient attachant, presque charismatique, grâce à la prestance et au jeu affirmatif et ludique de Guillaume Cyr et aux bons mots d’Emmanuel Reichenbach. La bête narcissique s’apprivoise! L’avarice, l’intransigeance et la quête absolue du pouvoir demeurent, mais elles s’additionnent d’une conscience qu’a le personnage de sa petitesse, de situations embarrassantes et de pitreries qu’il est prêt à faire pour conserver son trône, ce qui lui donne une humanité, et même, un certain charme. La pièce ouvre avec un homme qui croit que « c’est pas tout le monde qui a le moyen de penser pis [que] c’est ben correct! », qui agit selon la règle qui veut que « la morale s’arrête là où les intérêts individuels commencent » pour le voir peu à peu s’effondrer, puis littéralement quémander la pitié de ses électeurs. Et cette chute, comme un très long decrescendo, réserve son lot de surprises.

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En ce sens, la pièce est bien construite. On ouvre sur un discours que le maire pratique avec son attaché de presse et qu’il adressera aux électeurs (joués en quelque sorte par les spectateurs) le jour même. Grosso modo, le message véhiculé est : « Je vous compterai pas de mensonges. Je vous donnerai pas d’espoir… Espérer, c’est rester assis à rêvasser et ne rien faire. » À la toute fin, une fois que le chat (enfin, toute une portée) est sorti du sac et que le maire est acculé au pied du mur, les électeurs ont droit à un moment de repentir et d’honnêteté : « je vous souhaite de continuer d’espérer… » C’est donc l’humain, son charisme et sa vulnérabilité qui semblent charmer les « électeurs ». Et l’idée d’un regard sur un futur que l’on projette ensemble, un futur encore à construire, propulsé par l’es-poir!

Les autres personnages sont tout aussi stéréotypés mais moins imposants. Mais ils sont merveilleusement bien interprétés. Celui du relationniste aurait pu être plat — éternel nerd un peu coincé — mais Yannick Chapdelaine a su lui donner la couleur nécessaire pour éviter cet écueil. Alex le SuperZéro est quant à lui rafraîchissant à souhait. Le timing des répliques est bon et Simon Lacroix a toujours un je-ne-sais quoi qui fait sourire dans ses intonations. Félix Beaulieu-Duchesneau et Léa Simard offrent également une performance solide et sentie, mais leurs personnages restent malheureusement un peu cantonnés dans leurs propositions de départ, ce qui limite les prouesses d’interprétation.

Pour terminer, je vous dirai simplement que Sorel-Tracy est une pièce sans prétention mais pourtant très assumée, qui offre un regard juste assez malicieux sur les coulisses de la politique municipale. Vous y passerez un bon moment et y trouverez un petit quelque chose de cathartique. Je dis ça comme ça…

***

MARIE-CHRISTIE GAREAU



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