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Publié par le 3 fév, 2013 dans Théâtre | commentaires

Ceci est un meurtre [Théâtre Aux Écuries]

Crédit:  JF Piché

Crédit: JF Piché

Théâtre Aux Écuries

Pour la première fois au théâtre,  je n’ai pas applaudi jeudi soir. Je n’ai pas applaudi parce que j’étais sur scène, attachée et bâillonnée sur une chaise qui faisait dos au public. C’est aussi la première fois que j’avais accès à cet autre regard, celui de l’autre côté du quatrième mur.

La proposition de Ceci est un meurtre (idée originale de Vincent de Repentigny, Rébecca Déras et Mélissa Larivière) est intéressante et mérite encore d’être explorée. Elle questionne le lien, parfois ténu, entre fiction et réalité au théâtre; elle remet également en question la place, ou plutôt la responsabilité du spectateur. D’emblée, on joue cartes sur table : « En venant ici ce soir, vous saviez tous que quelqu’un allait mourir. Quelqu’un, dans cette salle, doit mourir ». Qui sera donc cette personne? Une comédienne? « L’animateur »? Un membre du public? Énigmatique, cette entrée en matière qui fait presque frissonner sur un fond de musique de film d’horreur.

Proposition intéressante, donc, mais qui ne tient pas promesse. La pièce prend d’abord les allures d’un spectacle dont vous êtes le héros, mais sans jouer le jeu jusqu’au bout : les spectateurs sont grandement sollicités, mais ci ceux-ci ne tiennent pas réellement les brides. Quoiqu’ils décident, cela ne changera pas véritablement le cours de la pièce. Tout semble ficelé d’avance.

Crédit:  JF Piché

Crédit: JF Piché

Je m’explique. Le public se retrouve ici comme emprisonné au milieu de l’espace scénique. Une cinquantaine de chaises sont disposées dans une pièce toute blanche. Des portes ornent ses quatre murs et des images et du texte seront projetés sur celui qui fait face au public. À maintes reprises au cours de la représentation, une personne de la salle est invitée à entrer dans la fiction. Celle-ci doit fixer sur sa tête un casque muni d’une caméra qui servira à témoigner de ce qui se déroule derrière l’une des portes. La première « victime », décide donc de l’endroit qu’elle veut explorer, mais son choix est en fait sans conséquence. Les personnages rencontrés, quoiqu’ils s’adressent à la personne choisie, monologuent et ne lui laissent que peu de place. De plus, on ouvre les portes et on les referme, c’est-à-dire que tous ces petits interludes restent très hermétiques et n’influent pas véritablement sur le cours de la pièce.

Si les spectateurs-personnages étaient vraiment de la partie, intervenaient réellement, qu’adviendrait-il? Comme je l’ai dit plus tôt, vers la fin du spectacle, j’étais sur scène. Étant considérablement « chicken », je ne suis pas intervenue. Mais j’ai failli. Lors de la conclusion du spectacle, « l’animateur » boucle sur l’idée de fiction et réalité en disant quelque chose du genre : « Mais tout ça n’est que théâtre et donc nul d’entre vous n’a véritablement eu peur ce soir ». Moi, oui. J’ai eu peur : peur du ridicule, peur de l’inconnu, peur de ma réalité dans cette fiction dont je ne savais rien. Et si je l’avais dit… mon commentaire aurait été accueilli, intégré au spectacle? J’aurais été un tremplin ou un piège? Je ne sais pas. Ni moi ni aucun spectateur-personnage n’a tenté l’expérience. Car bien que le spectacle porte en partie sur son interaction avec l’univers de fiction, il ne semble pas y avoir d’espace pour une prise de parole véritable.

Crédit:  JF Piché

Crédit: JF Piché

Cependant, cette pièce met en lumière des éléments importants, en ce qui concerne le spectateur, entre autres, sa perversité. Pour ce faire, les artistes ramènent, toujours en sourdine, des faits divers troublants et qui ont su interpeller la population, notamment l’affaire Magnotta. On parle d’un corps montré, dépecé, utilisé… Confrontant, qu’on ait vu ou non les images. On parle aussi de celui-dont-on-ne-se-souvient-plus-du-nom, ce qui n’est pas sans laisser un petit sentiment de culpabilité à travers la gorge. On soulève aussi de notre relation au trash, au gens sous l’œil de la caméra, à notre fascination pour ceux-ci, à notre tendance à les magnifier et, surtout, à la facticité de tout cela.

Crédit:  JF Piché

Crédit: JF Piché

En gros, la proposition est ambitieuse et complexe. Elle a donc engendré certaines maladresses — plusieurs longueurs, on s’empêtre un peu dans les mots, on joue à outrance certaines scènes de folie ou de trouble, on ne tient pas véritablement promesse, comme mentionné précédemment —, mais la problématique reste intéressante et il est tout à fait pertinent de la creuser. Cette présentation de Ceci est un meurtre n’est par ailleurs qu’une ébauche du projet, une rencontre qui permet un regard extérieur sur l’œuvre. J’ai passé un agréable moment en compagnie d’artistes talentueux, dégourdis et curieux, et d’un public candide et bon joueur. Je suis tout à fait optimiste quant à la suite des choses…

Mes coups de cœur :

  • Simon-Pierre Lambert dans son rôle de « l’animateur » à son ton placide et à son petit sourire de névrosé. J’ai véritablement cru qu’il pouvait basculer à tout moment. Bravo!
  • Hubert Lemire, très crédible dans la scène qui alternait entre narrateur, personnage de 17 ans en auditions et amoureux de Britney Spears, qui l’auditionnait. Les transitions étaient efficaces. J’ai embarqué, j’ai ri!
  • « Je ne serai pas mort pour rien, je serai mort pour signifier. Tu ne vivras pas pour rien, tu vivras pour témoigner ». Le personnage joué par Jean-Philippe Perras dit cela à une spectatrice en train de le filmer. Il menace alors de se suicider sous la captation vidéo. Ces phrases résonnent fort en fin de spectacle et font non seulement des liens pertinents avec ce qui a préalablement été mis en scène, mais, malheureusement aussi, avec plusieurs faits divers qui sortent du cadre de la fiction. Le travail réalité-fiction se trouve ici dédoublé et empiète alors sur notre réalité… qui a, par moments, des airs de fiction.

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MARIE-CHRISTIE GAREAU



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