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Publié par le 28 jan, 2013 dans Théâtre | commentaires

Scalpée [Espace Libre]

Crédit : Matthew Fournier

Crédit : Matthew Fournier

Beaucoup de complicité dans l’air, en cette soirée de première, au théâtre Espace Libre. Des sourires, des accolades, des bisous. Famille et amis sont venus assister à la naissance d’un projet de longue haleine. Un peu à l’écart mais pourtant au cœur de l’action, j’attends. Sauf le titre de la pièce, rien ne me laisse présager que je vais plonger dans quelques minutes au cœur de la sauvagerie. Dans cette ambiance un brin festive, j’observe la foule et le décor. Murs blancs sur lesquels on retrouve des dessins : oiseaux, cimetière… un village autochtone, je crois. Des plumes sont suspendues un peu partout dans l’espace scénique. Un lit qui a l’air particulièrement moelleux. Blanc, lui aussi.

Crédit : Matthew Fournier

Crédit : Matthew Fournier

Cet environnement contraste merveilleusement avec ce qu’il mettra en scène, puisque c’est sur des coups de feu et sur des halètements de loup que le spectateur sera plongé dans l’œuvre d’Anne-Marie Olivier et de Véronique Côté, et qu’il fera la connaissance des trois personnages : Charles, un jeune homme qui apprend de façon tout à fait anecdotique que son père, qu’il n’a jamais connu, est probablement noir ou autochtone; sa mère, gardienne de prison, qui tente de se remettre de ses turbulences personnelles et professionnelles; puis Dorothée, en pleine rupture amoureuse et enceinte. C’est par bribes qu’Olivier nous fait connaître ces trois personnages : les récits s’enchevêtrent et, à force de conflits et de souvenirs partagés, ceux-ci sont en quelque sorte propulsés au cœur de leur propre sauvagerie. Charles, Élise et Dorothée se trouvent tous les trois à un carrefour important de leur vie, suite à un événement qui en changera à tout jamais le cours. Tout droit sortis du « royaume des mal partis », ces êtres brisés, à vif, se lancent et partent chasser leurs démons, quérir leur vérité.

La pièce montre assez bien l’impossibilité d’être ensemble, véritablement, et la difficulté à communiquer. D’ailleurs, durant les premiers instants, les personnages se font écho, mais sans s’adresser directement l’un à l’autre; ils sont éloignés les uns des autres et ne sont font pas face. La première rencontre se produira après plusieurs minutes de jeu et sera essentiellement charnelle. Suite à un coup de foudre, Charles et Dorothée tenteront de s’oublier à travers l’autre, d’apaiser, par le corps, leur propre sauvagerie. Charles, aidé de Dorothée, est en quête de vérité. Il souhaite retrouver ce dont on l’a privé, faire résonner le silence de sa mère, de son enfance, de son histoire… taboue.

Crédit : Matthew Fournier

Crédit : Matthew Fournier

En ce sens, le texte d’Anne-Marie Olivier est à propos. À l’heure d’un important soulèvement autochtone, il nous met en lien avec un élément important de notre histoire : la crise d’Oka. Olivier réinscrit en quelque sorte ce qu’on a souhaité oublier, ou du moins cacher, et l’intègre à nouveau dans notre présent. Cette vision toute personnelle et ce point de vue de l’intérieur permet de lever une infime parcelle du voile qui recouvre cet événement majeur, mais pourtant véritable trou noir de notre histoire. En toile de fond, une histoire d’amour vouée à l’échec : deux êtres, deux camps opposés, et le fruit de cette union, qui porte la blessure d’un amour anéanti. Le récit est prenant et le texte est beau, à la fois très doux et brut, et il possède de belles envolées, mais il est  également touffu… un peu trop, peut-être.

Les trois comédiens donnent une belle performance. Steve Gagnon (Charles) est juste et tout en nuance. Il est capable d’apporter un peu de lumière, même dans les scènes les plus graves. Édith Patenaude (Dorothée) est quant à elle très magnétique, très wild, mais peut-être un peu inégale. Le ton, durant ses monologues, ne m’a pas paru toujours juste, mais elle renvoie toutefois la balle avec assurance. Finalement, Anne-Marie Olivier offre un jeu touchant et d’une grande générosité.

La scène de la douche est particulièrement chargée. Le visage très expressif, presque torturé, de la comédienne rend bien toute la douleur du personnage. La mise en scène, simple et habile, parvient à montrer toute la cruauté d’une histoire qu’Élise garde enfouie au fond d’elle-même.

Crédit : Matthew Fournier

Crédit : Matthew Fournier

Celle de l’éviscération de l’orignal est également très réussie. Dorothée enseigne à son amant la technique d’éviscération afin qu’il ne soit pas démuni lors d’une partie de chasse qu’il compte bien faire avec son père. Très crue, un brin dérangeante, la scène de baise des deux personnages, englués du sang d’un animal, mêle savamment pulsions de vie et de mort, à l’honneur tout au long de la pièce et véritables moteurs de cette sauvagerie humaine.

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MARIE-CHRISTIE GAREAU



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