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Publié par le 28 jan, 2013 dans Arts visuels | commentaires

La lenteur et autres soubresauts – Galerie Trois Points

Crédit photo : Guy L'Heureux

Crédit photo : Guy L’Heureux

La lenteur et autres soubresauts. Galerie Trois Points. Jusqu’au 16 février.

Il y avait longtemps que je n’avais pas mis les pieds à la Galerie Trois Points. Peut-être qu’en passant devant, les œuvres que j’y entrapercevais ne m’interpellaient pas. Peut-être que l’une des dernières expos qui j’y avais vu n’avait pas marqué mon imaginaire. Peut-être que je n’avais simplement pas entendu d’échos qui m’inciteraient à aller voir. Bref. J’y suis entrée cette semaine, car, du couloir du Belgo, cette fois, l’exposition a accroché mon regard. Les œuvres présentées dans La lenteur et autres soubresauts, tout en délicatesse et sobriété, s’inscrivent certainement dans un rapport à l’intime, elles nous parlent de filiation, du passage du temps ; on fait un arrêt sur image pour mieux se souvenir et on prend le temps de voir.

Les œuvres de Nathalie Grimard (qui est représentée par la galerie) côtoient habilement celles d’Anne-Renée Hotte et d’Erika Kierulf (dans les deux cas, il s’agit d’une première exposition). Un réel dialogue est construit entre les trois pratiques et nous incite à ralentir et à observer. Les artistes font en quelque sorte un devoir de mémoire en créant des images fortes et symboliques, comme si elles prenaient conscience de la trace plus ou moins visible que chacun laisse. Comme si elles sentaient qu’il fallait dire avant d’oublier et s’imprégner de ces images pour construire ses souvenirs.

Crédit photo : Guy L'Heureux

Crédit photo : Guy L’Heureux

Dans le premier espace, la série d’œuvres sur papier de Grimard intitulée Nœuds reprend un motif circulaire, qui rappelle la piste d’atterrissage d’un hélicoptère, endroit qu’elle apercevait de la fenêtre de la chambre d’hôpital de son père mourant. Des perforations construisent le cercle auxquelles sont intégrés des fils. Pour chacune de ces œuvres brodées, Grimard a fait 71 nœuds dans la fibre qui est celle du pyjama que son père portait au moment de son décès. Témoignant donc des dernières heures passées avec lui, la répétition de la figure choisie : simple, sobre et signifiante, tente de cerner le temps comme l’espace, de marquer des instants si importants, mais toujours fugitifs. Bien que le vague sentiment de pouvoir avoir une emprise sur le temps est voué à l’échec, ce qui en reste n’est une impression, que sa mise en espace qui le rend un peu plus concret. Il s’en dégage une sérénité, des souvenirs abstraits qui, même sans en connaître la genèse, composent un tableau mélancolique et efficace.

Crédit photo : Guy L'Heureux

Crédit photo : Guy L’Heureux

Dans la même pièce, les photographies et vidéo d’Erika Kierulf, encore une fois sobres et précises, évoquent un rapport à la nature dans lequel la notion de la collectivité est observée et celle de la perception est recadrée, mais toujours dans une réflexion sur la durée. Avec une série de huit photogrammes (You have the sun, I have the moon), Kierulf déjoue le regard, les images abstraites en noir et blanc rappellent à la fois les aigrettes de pissenlits et le cosmos, on ne sait plus si on se trouve devant l’infiniment petit ou l’infiniment grand. On se questionne sur ce que l’on voit, tentant toujours de se raccrocher à quelque chose de concret, mais en vain. À côté, une vidéo, dont le dispositif est dissimulé et l’image presque immobile laissant croire à une photographie, présente un arbre qui est, me semble-t-il, recouvert d’un cocon. Plus loin, une seconde vidéo montre un arbre envahi par des centaines d’oiseaux. Le contraste entre le mouvement incessant des volatiles et la fragilité de l’arbre figé dans cette enveloppe engage un parallèle intéressant avec la pratique de Grimard. Le passage de la vie jusqu’à l’inertie de la mort, et entre les deux peut-être, le doute et les questionnements.

Crédit photo : Guy L'Heureux

Crédit photo : Guy L’Heureux

Dans le second espace, nouvellement ajouté à la galerie, une vidéo d’Anne-Renée Hotte intitulée La lignée est présentée avec deux photographies tirées de celle-ci. Les scènes se déroulent dans une campagne à différents moments de l’année. On y voit des scènes où les membres d’une même famille marchent, se tiennent les uns à côté des autres, se passent un enfant ou tombent. Souvent enneigés, les paysages, sur lesquels ont voit littéralement le temps passer, sont quasi sublimes : les grands champs, la lenteur des plans et la musique nous happent et nous tiennent en haleine même s’il n’y a aucune narration, que les temps sont mêlés. Hotte réussit à y insuffler une grandeur et une émotion grâce à des images pertinentes et fortes. Les liens entre les individus de cette même lignée transparaissent et on leur imagine une histoire simplement en les regardant interagir ou se tenir les uns à côté des autres, le regard neutre et sans aucun dialogue. On se surprend à s’identifier à ses figures, à y chercher des repères et à vouloir se souvenir, nous aussi.

Il y a indéniablement des liens entre les trois pratiques artistiques présentées cet hiver à la Galerie Trois Points. Par contre, rarement des œuvres qui se côtoient dans un même espace n’engagent des dialogues aussi forts et subtils. Souhaitons que la galerie continue sur cette lancée, la nouvelle directrice Émilie Grandmont Bérubé y est certainement pour quelque chose. L’agrandissement et l’audace de présenter une artiste de la galerie avec deux « nouvelles » artistes sont déjà des pas dans la bonne direction afin de redynamiser cet espace. Une chose est certaine, c’est que je serai tentée d’y retourner.

***

CATHERINE BARNABÉ

À propos de Catherine Barnabé


Catherine a étudié l’histoire de l’art à l’UQAM en s’intéressant particulièrement aux pratiques urbaines : à des artistes qui marchent et laissent des traces dans la ville. Depuis, elle tente plein de choses : elle écrit des textes, elle est parfois commissaire, mais jamais artiste. Elle s’occupe de la programmation à la galerie Espace Projet, où on présente des artistes de la relève en arts visuels et en design.



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