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Publié par le 19 jan, 2013 dans Théâtre | commentaires

Les trois exils de Christian E. [Théâtre d’Aujourd’hui]

Crédit photo : Nicola-Frank Vachon

Crédit photo : Nicola-Frank Vachon

Jusqu’au 2 février

Les histoires d’exils et de retours aux sources sont dans l’air du temps. En effet, les récits de départs, volontaires ou obligés, puis des failles que ces départs occasionnent sont monnaie courante. Dans le paysage du théâtre québécois, nous pouvons penser à Wajdi Mouawad, ou encore à Cédric Landry ou à Olivier Kemeid, qui soit dit en passant présentera Furieux et désespérés, au Théâtre d’Aujourd’hui, du 19 février au 16 mars prochains, pièce qui traitera d’un retour au pays « paternel ». Ce que j’aime avec ces histoires, c’est leur profondeur. Presque toujours autobiographiques, ces mondes créés sont souvent d’une intimité désarmante et leur point de vue, d’une grande originalité. Bien sûr, de se faire raconter une histoire est, par essence, d’accéder à un univers unique, personnel, mais celles qui portent sur ces deux grands thèmes sont émotionnellement riches et tiennent à la fois de l’infiniment privé mais ont toujours quelque chose de profondément universel.

Crédit photo : Nicola-Frank Vachon

Crédit photo : Nicola-Frank Vachon

C’est justement ce caractère à la fois intimiste et universel que l’on retrouve dans la pièce Les trois exils de Christian E. Comme l’indique son titre, cette œuvre raconte le parcours inhabituel d’un Acadien originaire de McKendrick qui par trois fois s’exilera : d’abord à Bouctouche, où il a interprété le personnage de Tom Pouce durant huit ans, au pays de La Sagouine; à Moncton, où il a étudié sa passion, le théâtre; puis à Montréal, où il a souhaité goûter à la gloire. Cependant, au fil des différents tableaux qui raconteront ces trois exils, c’est une histoire de famille qui sera dépeinte, une histoire de quatre cousins nés dans la même semaine, une histoire de frères, presque… une histoire de gars. Le spectateur voyage ici entre ces différents lieux : l’urbanité un peu glauque d’un demi-sous-sol montréalais, l’univers ludique du pays de La Sagouine, l’aspect plus sauvage de la terre d’origine… et des secrets qu’elle renferme. Et c’est à force d’aller-retour que Christian E. renouera avec certaines bribes de son passé. Emmenant avec lui le spectateur, il retournera au cœur de lui-même et de sa famille, pour mieux y voir, à mesure que la brume se dissipe.

La fiction est donc ici un véritable prétexte à réconciliation, en ce sens que l’auteur et comédien peut, grâce à son personnage, boucler la boucle, réparer la faille de l’exil. Christian E. permet donc à Christian Essiambre de retrouver l’enfant, l’ado, le fils, le cousin, le p’tit gars du coin… qu’il a été, et ainsi de redécouvrir l’essence de lui-même, qui semble s’être un peu éparpillée en cours de route.

Histoire de gars, donc, qui sort elle aussi du cadre de la fiction, puisque le projet lui-même a été échafaudé à partir d’une complicité masculine. Ayant déjà collaboré, Philippe Soldevila (idée originale, texte et mise en scène) et Christian Essiambre (texte et interprétation) ont décidé, il y a quelques années, de mettre de nouveau à contribution leurs atomes crochus. Pour notre plus grand bonheur! En effet, les deux artistes semblent avoir su comment tirer profit de leurs plus grands talents.

Tout d’abord, le texte est d’une grande qualité et merveilleusement interprété. Soldevila a su se « mettre en main » les mots d’Essiambre, comme il semble avoir pu le diriger de manière à ce que ce dernier se pousse à ses limites. Le jeu du comédien est physique, drôle et touchant. Très intense, sans être excessif. Les transitions sont particulièrement exceptionnelles. La pièce pourrait facilement être un fouillis d’historiettes, mais les deux artistes sont parvenus à ponctuer les anecdotes et à les lier entre elles. On saute d’un tableau à l’autre sans trop s’en rendre compte, mais tout est limpide, tout coule. Parfois c’est avec un geste que l’on plonge dans un nouvel univers, d’autres fois, c’est avec un mot ou une expression propre à deux personnages que le glissement s’opère. Très habile et très bien exécuté.

Crédit photo : Nicola-Frank Vachon

Crédit photo : Nicola-Frank Vachon

La scénographie est toute simple mais efficace. Nous n’avons ici que l’essentiel : un espace-temps où se rencontre comédien et public, puis une histoire à raconter. Pour tout décor, une chaise en bois, qui devient, à quelques reprises, un personnage. Un seul homme sur scène : acteurs charismatique, qui joue tous les personnages, variant brillamment mimiques et accents. Le reste n’est que magie…

Les trois exils de Christian E. est donc présenté au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 2 février. Quitte à tomber un peu dans le kitsch, je vous dirai tout de même que vous en ressortirez les yeux humides, mais le sourire aux lèvres, la tête bercée par les accents acadiens, le visage, caressé par l’air salin.

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Marie-Christie Gareau



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