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Publié par le 11 jan, 2013 dans Bande dessinée | commentaires

La petite révolution + Émeute à Golden Gate [Front Froid]

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Éditions Front Froid,2012  La petite révolution (Boum) et Émeute à Golden Gate (Jeik Dion & Jeremy Kaufmann) 

Je dois confesser être un élitiste en fait de sports professionnels. Je regarde les parties de hockey de la LNH et je snobe le hockey junior, tout comme je suis religieusement les activités de la NFL en levant le nez sur la ligue canadienne. En tant que spectateur, seuls les meilleurs athlètes m’intéressent.

Une rare fois où j’ai fait exception à cette règle était lors des championnats de hockey junior en 2007. J’ai alors vu œuvrer Carey Price contre les meilleurs joueurs de la Suède, de la Russie et des États-Unis. Je m’en rappelle à ce jour parce que sa performance était absolument dominante. Certes, les équipes de hockey junior sont formés des meilleurs espoirs de chaque pays et le calibre de jeu est très élevé, mais tous les joueurs qui participent au tournoi ne feront pas les ligues majeures. Au milieu de ce bassin de talent assez relevé, Price était nettement supérieur; il était comme un adulte dans un jeu d’enfants, un pro en puissance chez les amateurs.

J’en parle parce que je dois avouer faire preuve d’un élitisme semblable face aux productions artistiques. Je préfère lire des romans publiés chez des éditeurs confirmés que des nouvelles dans des revues étudiantes, je fais d’emblée plus confiance à un album de bande dessinée en format papier qu’à un blogue ou un fanzine. La gaucherie qui va souvent de pair avec un projet artisanal, l’aspect un peu brouillon et brut des créateurs moins chevronnés peuvent être perçus autant comme un trait charmant que comme une maladresse désagréable.

Il se trouve justement dans le milieu de la bande dessinée québécoise un organisme à but non lucratif qui vise à « faire la promotion, mais pas à n’importe quel prix, d’une certaine BD québécoise émergente ». Front Froid regroupe des bédéistes de plusieurs horizons et publie annuellement un recueil collectif de récits courts, donnant l’occasion à des jeunes créateurs de faire une première expérience de publication professionnelle. Un projet de ce genre est par définition inégal, mais il sert de tremplin à des artistes prometteurs, un peu à la manière d’un match des étoiles des ligues mineures. En fait, cette analogie est un peu réductrice, puisque ma lecture de la plupart des recueils me permet de constater que certains des collaborateurs sont clairement prêts à faire le saut vers le niveau supérieur tellement leur talent est maîtrisé.

Cette année, Front Froid a lancé une nouvelle collection, baptisée Anticyclone, qui permet à des heureux élus de publier un premier album,[1] et qui laisse donc une marge de manœuvre plus grande que la douzaine de pages qui forme en moyenne les contributions aux collectifs.

La collection est inaugurée de bien belle manière par La petite révolution, de Boum (nom d’artiste de Samatha Leriche-Gionet). En un peu moins d’une centaine de pages, la bédéiste réussit à mettre en place un univers narratif et visuel cohérent et prégnant, plusieurs personnages assez bien définis et une tension dramatique soutenue, ce qui n’est pas un mince exploit.

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Le récit se déroule dans un univers dystopique où un gouvernement tyrannique étouffe la population. Boum sait sans doute que plusieurs oeuvres littéraires nous ont suffisamment habitué à cette prémisse de départ pour que nous n’ayons pas besoin d’une contextualisation qui aurait risqué d’être accaparante et redondante : des affiches omniprésentes qui luttent avec des graffitis révolutionnaires sur les murs de la ville, une présence de soldats armés dans les rues, une population pauvre, et la table est mise. Le personnage principal, Florence, est un enfant qui a rapidement acquis une grande maturité en composant avec une situation d’opprimée, et qui sera appelée par la révolte qui se trame. Elle est profondément attachée à la chanson Le Déserteur de Boris Vian, dont les paroles ambigües traversent l’ensemble de la bande dessinée.

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Le scénario de La petite révolution ne se distingue pas par une grande originalité, mais les dialogues, concis et efficaces, démontrent des talents d’écriture chez l’auteure. Ce qui impressionne le plus, c’est surtout le dessin : très maîtrisé et constant, expressif et évocateur, dépouillé mais rempli de détails bien choisis. Hormis l’absence de pupilles dans les yeux des personnages qui est assez déconcertante lors des premières pages[2], je n’ai aucun reproche à adresser au visuel de cette bande dessinée. La mise en page est juste assez dynamique pour bien rythmer la lecture mais pour ne pas trop attirer l’attention. Il va sans dire que j’ai été conquis : il est trop tôt pour parler d’un chef-d’oeuvre, mais Boum démontre qu’elle a un potentiel incroyable.

Je ne peux malheureusement pas en dire autant de l’autre parution d’Anticyclone, Émeute à Golden Gate. Scénarisé par Jeremy Kaufmann et mis en image par Jeik Dion, c’est également une œuvre qui porte sur la révolte et la révolution (ma parole! Je me demande ce qui a bien pu se produire en 2012 au Québec pour inspirer à ces auteurs ces projets aussi politisés…). J’aimerais bien vous résumer le récit, mais à vrai dire, je ne suis pas certain d’avoir bien compris ce que j’ai lu. Là où La petite révolution avait fait un choix judicieux en se passant de contextualisation, Émeute à Golden Gate aurait dû opter pour l’approche inverse, ou du moins, ne pas se contenter de placer le paragraphe introductif en quatrième de couverture. L’approche de délinéarisation de la chronologie est mal servie par cette absence de repères. Je suis plutôt du type à adorer les chronologies chamboulées, et je suis très partant pour me faire déstabiliser en tant que lecteur ou spectateur. Force est toutefois de constater que le scénariste, qui s’est montré audacieux en adoptant une telle approche pour une oeuvre aussi courte, n’a pas réussi à installer une cohérence et une cohésion entre les segments brefs qui s’enfilent trop rapidement. C’est d’autant plus décevant que les idées évoquées trop brièvement étaient intrigantes et bien portées par le dessin dynamique, quoique très inégal, de Jeik Dion, qui gère bien les corps en mouvement mais qui appuie un peu trop le trait à certaines occasions.

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Si je reprends mon analogie de championnat junior de hockey qui ouvrait ce billet, je dirais que Boum est un peu comme la Carey Price de 2007, elle est déjà une professionnelle, tandis que le tandem Kaufmann et Dion seraient comme un attaquant très fringuant qui perd la rondelle en zone neutre parce qu’il essaie de faire des manœuvres techniques inutilement compliquées – c’est dommage, parce qu’il a des bonnes mains et il semblait en bonne voie de compter un but. Mais à bien y penser, la qualité de cette première mouture de la collection Anticyclone laisse croire que mon analogie avec une ligue mineure sera sans doute invalidée d’ici quelques années, puisque le talent qui y évoluera sera tel qu’on serait fou d’en parler en termes de produit inférieur aux rangs professionnels.


[1] Il y a deux albums par année : un est sélectionné par le conseil d’administration de Front Froid et l’autre est le gagnant d’un concours, d’après les informations disponibles sur le site Web de OBNL.

[2] préparez-vous à un sentiment pas trop loin du Uncanny Valley, même si ça finit par se dissiper.

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Gabriel Gaudette

À propos de Gabriel Gaudette


Gabriel aime les textes autant que les images, mais comme il n'a pas envie de choisir un camp, il combine et lit des bandes dessinées.



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