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Publié par le 3 déc, 2012 dans Théâtre | commentaires

Lapin blanc, Lapin rouge [Espace Libre – Nassim Soleimanpour]

Mani et Philippe_Lapin_Claire Delas

Mani Soleymanlou et Philippe Ducros
Photo: Claire Delas

Espace Libre, jusqu’au 15 décembre

Philippe Ducros et Mani Soleymanlou proposent Lapin blanc, lapin rouge, une expérience théâtrale singulière, en ce moment à l’Espace Libre. Chaque soir, un acteur courageux entre dans la « machine » créée par l’auteur iranien Nassim Soleimanpour. Dans un espace similaire à une arène de cirque romain, il se mesure à un texte qu’il ne connaît pas et qu’il découvre en même temps que les spectateurs. Cette proposition de départ transforme à plusieurs égards la dynamique entre le comédien et son public. Ce dernier s’identifie jusqu’à un certain point au vertige de l’acteur. Il l’écoute ainsi avec plus d’attention. Et il collabore d’autant plus facilement qu’il sait, à la limite, que l’interprète est aussi déstabilisé que lui par la voix de Nassim Soleimanpour. Ce défi nécessite des participants généreux autant dans la salle que sur la scène.

À cause de cette prémisse, on ne reçoit pas ce qui est dit de la même façon qu’une pièce dite « traditionnelle ». On a l’impression que le dramaturge pense ces mots pour la première fois. Tantôt, le texte recrée l’énergie spontanée de la conversation (d’ailleurs, plusieurs questions sont posées au public directement), tantôt, on croit plutôt entendre un flot de conscience.

En effet, l’auteur voyage entre plusieurs histoires, faisant à l’occasion des bonds par association d’idées. Il nous parle de verres d’eau qui contiennent parfois du poison, de lapins qui vont à l’occasion au cirque, des ours qui contrôlent les billets. Il nous raconte aussi les lapins affamés de son oncle, la position cruelle dans laquelle ils se trouvaient, comment ils en venaient à s’entre-attaquer pour une simple carotte. Ces histoires servent de prétexte pour aborder les questions du libre arbitre, des comportements sociaux destructeurs, du suicide, mais aussi de l’éthique citoyenne, et tout cela, en passant du comique au plus dramatique. Après peu de temps, on sent la présence de l’auteur dans la salle, présence sans doute magnifiée par la connaissance que nous avons de sa situation réelle (Nassim Soleimanpour n’a pas le droit de sortir de son pays depuis qu’il a refusé de faire son service militaire). Alors, même si l’on rit, même si le charme opère, on sent poindre une tension.

Parfois, j’ai l’impression d’être en train de construire un gun avec cette pièce, dit l’auteur absent, et ce n’est pas de ma faute si quelqu’un finit par se faire vraiment mal avec elle. A-t-on poursuivi l’inventeur du gun ?

L’inventeur du kalachnikov a fait fortune » ai-je eu envie de répondre tant cet effet de proximité avec le dramaturge fonctionne. Elle ressemble à celle que l’on peut avoir avec un narrateur de roman en fait, plus cent-vingt-cinq personnes.

Vraiment, Lapin blanc, lapin rouge est un habile solo pour acteur casse-cou. Nassim Soleimanpour prouve que de s’adresser simplement à des spectateurs (sans mise en scène, en lecture à vue) demande de l’audace. De même, certains passages autour de la responsabilité citoyenne/humaine m’ont fait penser à des questionnements présents dans la pièce Forêts de Wajdi Mouawad, pièce que j’avais beaucoup appréciée.

Lapin blanc, Lapin rouge_Claire Delas

Amir Khadir
Photo: Claire Delas

Le soir de la première, Amir Khadir nous a surpris en acceptant d’interpréter Lapin blanc, lapin rouge. L’expérience était intéressante. Cette pièce – lorsqu’elle est jouée par un personnage public – prend une autre dimension, je présume, et le député de Québec Solidaire a offert une performance solide pour un amateur. Il a le sens du comique. Seulement voilà, pendant les passages plus profonds, plus sérieux, je me suis ennuyée du comédien aguerri et de sa capacité à s’abandonner. Mais peu importe, j’y retournerai sans aucun doute. C’est le genre de spectacle qui se voit à nouveau avec plaisir.

Je m’en voudrais de terminer ce billet sans que vous sachiez qui sont les généreux acteurs qui se relaieront jusqu’au 15 décembre : Sophie Cadieux, Fabien Cloutier, Patrice Dubois, Kathleen Fortin, Éveline Gélinas, Mathieu Gosselin, Olivier Kemeid, Alexis Martin, Monique Miller, Étienne Pilon, Ève Pressault et Dominique Quesnel.

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Laurence Jeudy



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