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Publié par le 22 nov, 2012 dans Littérature | commentaires

Toutes mes solitudes [Marie-Christine Lemieux-Couture]

Le premier roman de Marie-Christine Lemieux-Couture s’appelle Toutes mes solitudes! et vient de sortir en librairie chez Les éditions de ta mère (qui, à en croire le pronom personnel, n’est pas la même que celle de la fondatrice de ce blogue). Certains diront que les romans qui se résument trop facilement sont suspects. Suspects de quoi, je n’en suis pas certain. J’hésite à me poser la question. En tous cas il n’y a pas de doute sur le fait que la trame de Toutes mes solitudes! se résume assez facilement, et même si on sait que le résumé qu’on en fera ne « résumera » pas ce que le livre essaie de faire, allons-y quand même.

En deux mots : Chri, la narratrice, et son chum Jean-Couillon, à l’initiative de ce dernier, partent sur un road trip de pouceux vers le « BiCi » pour aller planter des arbres et on suit leurs mésaventures durant les cinq ou six jours que ça leur prend pour traverser le pays de bord en bord le long de la Transcanadienne. Je ne révélerai pas de punch en disant qu’à la première page ils sont à Montréal et à la dernière page ils sont à Nowhere, British-Columbia. Chri raconte leur voyage rocambolesque et leurs rencontres laborieuses avec les « camionneux », les « féminisses », les « pervs », qui les embarquent et les font avancer vers leur but.

Pourquoi ça ne résume pas le livre? Évidemment parce que tout est dans le langage, dans la prose et dans le regard particulier que Chri pose sur les gens et les évènements. Tout filtre à travers sa plume, et le monde n’existe pas en dehors de ce qu’elle en pense. Et elle en pense des choses, c’est le moins qu’on puisse dire. Chri est une machine à opinions, à jugements, à réflexions vaseuses ou ampoulées, une source inépuisable de verve et d’éloquence qu’elle nous envoie avec une dose bien sentie de points d’exclamation et de jeux sur les mots et les langues. Non seulement est-elle sans arrêt en train de sculpter la réalité qui l’entoure à même le matériau langagier qu’elle déverse, mais elle se permet également d’entrecouper son monologue effréné de courtes envolées philosophiques se lisant comme autant de mini-aphorismes poético-sociaux. Un exemple :

On peut être porté à l’oublier, mais dans le mot extermination, il y a aussi le mot nation. (P. 272)

Avec elle, il n’y a pas de demi-mesure. J’imagine qu’elle aimerait bien qu’on l’adore ou qu’on la déteste, qu’on embarque avec elle à fond ou qu’on la regarde se démener de loin, sans trop comprendre où elle veut en venir. Elle aime choquer, et elle aime surtout chialer sur tout et sur rien. Au fil des pages, peu de choses vont déclencher son enthousiasme, dans le sens positif, ni la route, ni les voitures, ni les conducteurs, ni les villes, ni la nourriture. Il y aura bien une douche, qu’elle savourera, mais uniquement pour se sentir embourgeoisée tout de suite après à cause de la mauvaise foi de son Couillon. Sans conteste, elle a de la gueule, et juste pour ça, on reste accroché.

En fait, Chri (ou plutôt sa voix) est une espèce de mélange entre Bardamu et Miron qui aurait beaucoup étudié Deleuze et Lacan, amoureuse de Marx et tueuse de conservateurs, pleine de contradictions et fière de l’affirmer haut et fort, prête à tout pour dire ce qu’elle pense de tout ça, parce que c’est sa seule manière d’exister. Au-delà du dire, il n’y a rien. Chri, si elle s’arrête de parler, elle meurt, elle disparaît. Elle ne vit, dirait-on, qu’à travers ce long soupir de mépris et de découragement à la vue de l’état du monde qu’elle étale sur 300 pages. Des fois, elle beurre épais.

C’est le plus gros reproche que j’ai à faire au roman de Marie-Christine Lemieux-Couture, de nous donner à lire qu’un long rant sur la connerie humaine made in Canada qui, même s’il est drôle et bien senti par moments, occulte complètement ce qui, me semble-t-il, constitue le cœur du récit, c’est-à-dire la relation complexe entre les deux personnages, qui sont amoureux, mais pas vraiment, et qui ont définitivement des conflits à régler. Bon, ça ne l’occulte pas vraiment, puisque Chri en parle tout le long, qu’elle s’égosille à nous décrire à quel point Jean-Couillon est un imbécile heureux, à quel point il est lâche, paresseux, manipulateur, crosseur, voire semi-violeur, etc. Mais ça ne change rien au fait que n’importe quel psy aurait dit à Chri, en lisant son texte, mademoiselle, pourquoi vous cachez-vous derrière cette façade verbale, que cherchez-vous à dissimuler sous ces couches et ces couches de logorrhée joualisante? Je ne sais pas, je suis peut-être trop sentimental, mais j’aurais aimé en apprendre un peu plus sur la « vraie » Chri. Parce que ce qu’elle vit, durant ce voyage de quelques jours, c’est loin d’être le trip initiatique vraiment cool vers l’Ouest qu’on a vu dans des chefs-d’œuvre de l’art canadien comme 2 frogs dans l’Ouest. Et au-delà de sa maîtrise (parfois un peu juvénile et étonnamment conformiste) d’un vocabulaire critique très imagé capable de nous faire ressentir la vacuité de ce grand pays peuplé d’épais et de cowboys, il y a peut-être quelque chose comme une vraie détresse émotionnelle. Parce qu’au fond, c’est dans les moments où Chri nous parle de Jean que sa vision du monde prend une tournure personnelle et particulière, c’est dans ces moments-là qu’on sent que son discours est investi d’une réelle originalité.

Sinon, je suis tout à fait conscient que ce n’est pas là que l’auteure voulait aller, qu’elle avait d’autres priorités, comme de nous faire réfléchir sur des grandes questions, sur l’identité, le capitalisme sauvage, la guerre en Afghanistan, etc., tout en redéfinissant au passage quelques codes poussiéreux de la littérature, en s’amusant avec la narration, avec le rôle du lecteur, des choses comme ça. Mais c’est ce qui m’a frappé en cours de lecture, cette impression constante de passer à côté de l’essentiel.

***

Daniel Grenier

À propos de Daniel Grenier


Daniel a déposé récemment sa thèse de doctorat en études littéraires à l’UQAM. Spécialisé en fiction américaine, il s’intéresse à la représentation du personnage de romancier dans la fiction. En avril 2012, il a publié aux éditions Le Quartanier un premier recueil de nouvelles intitulé MALGRÉ TOUT ON RIT À SAINT-HENRI. Dans le cadre de sa participation à MMEH, il couvrira surtout la littérature québécoise, et agira à titre d’antenne à Québec, où il vient de s’installer.



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