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Publié par le 8 nov, 2012 dans Danse | commentaires

Les mêmes yeux que toi [Anne Plamondon – Agora de la danse]

Photo: Michael Slobodian

Jusqu’au 10 novembre à l’Agora de la danse

Pour sa première création, la danseuse Anne Plamondon (Rubberbandance, Kidd Pivot, Nederlands Dance Theater, pour ne nommer que celles-ci) occupe seule la scène de l’Agora. Elle s’attache à mettre en mouvements et en mots la schizophrénie de son père. Pour toute scénographie, un fauteuil de taxi et d’immenses fenêtres tout au fond.

Je ne savais pas trop où j’allais mettre les pieds : le genre du solo m’a toujours quelque peu décontenancée, même si nous avons été gâtés cet automne à Montréal par le foisonnement de solos passionnants et emplis d’audace, comme Snakeskins de Benoît Lachambre et Une idée sinon vraie de Marc Boivin, Ana Sokolović et le Quatuor Bozzini. Et le moins qu’on puisse dire est que le sujet traité par « Les mêmes yeux que toi » n’est pas évident et ne lésine pas sur la pesanteur.

Mais, pendant une heure, Anne Plamondon m’a fait entrer dans son monde, dans ses flaques de lumière et de folie. Fragile et forte. Aérienne et ancrée. Grave et légère. Joyeuse et triste. Rayonnante et sombre. Silencieuse et volubile. Agitée et immobile. Elle a raconté l’histoire de son père à travers trois personnages qui se sont succédé sur scène : un homme malade, une femme qui le regarde s’enfoncer dans la folie et la réminiscence de l’homme avant la schizophrénie. Passant à travers divers états de corps et d’esprit, Plamondon incarne l’humanité de ces personnes atteintes de maladies mentales : celles-ci sont comme nous, elles vivent, elles chantent, elles rient, elles ne sont pas uniquement en souffrance, nous dit-elle. Plamondon évoque aussi l’entourage des malades, les personnes dites « bien portantes » et ce moment charnière où tout pourrait basculer.

Photo: Michael Slobodian

Transfuge de nombreuses compagnies de danse, interprète et co-directrice artistique de Rubberbandance dont la marque de fabrique est une écriture chorégraphique empruntant à la danse classique, à la danse contemporaine et au hip-hop, Anne Plamondon s’est approprié toutes les traces que d’autres chorégraphes ont imprimées sur son corps, les a faites siennes et les a transcendées, pour élaborer son propre langage, sa propre corporéité, une gestuelle tour à tour fluide et hachée, circulaire, empreinte d’une grande théâtralité. Pour cela, Anne Plamondon a fait appel à la metteure en scène et dramaturge Marie Brassard. L’artiste a aussi fait un travail préalable de recherche, réalisant des entrevues avec des artistes atteints de maladies mentales. Nourrie par les histoires que ces derniers lui ont confiées, elle a ensuite laissé son corps s’exprimer, elle qui est convaincue qu’en danse, les réponses émergent au sein de l’action, du mouvement.

Un seul (tout petit) bémol : la dernière séquence – le souvenir de l’homme avant la maladie – m’a paru moins puissante que celles d’avant. Peut-être gagnerait-elle à être poussée davantage et mieux connectée au reste de la pièce.

Anne Plamondon semble danser les mots de l’anthropologue Marie-France Giappési, tirés du poème Prière pour les vivants dans le livre de photographies « 290, rue du Liban » de Joanna Andraos et Caroline Tabet, qui porte sur les thèmes de la mémoire et de l’absence dans un pays en perpétuelle reconstruction :

 « C’est pour toi que je danse, c’est pour toi que je tourne,

Enfin pour nous tous qui désirons la vie,

Pour la vie qui ne veut plus s’enfoncer dans la terre, ramper, s’écraser ».

En effet, son solo est une formidable déclaration d’amour à son père et à la vie.  Une longue carrière de chorégraphe, c’est tout le mal qu’on lui souhaite.

***

Nayla Naoufal 

À propos de Nayla Naoufal


Nayla est stagiaire postdoctorale à l'Université Laval, où ses travaux s'inscrivent au croisement de l'éducation relative à l'environnement, de l'éducation interculturelle et de l'éducation à la paix. Dans son autre vie, elle est critique de danse et collabore à Ma mère était hipster et au Devoir. Fondatrice du blogue Dance from the mat et vagabonde intellectuelle assumée, elle affectionne les librairies, les bibliothèques et les salles obscures.



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