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Publié par le 22 oct, 2012 dans Littérature | commentaires

Rue des voleurs [Mathias Énard]

Éditions Actes Sud / Leméac, 2012

Ça ne s’invente pas, à Barcelone, dans le quartier Raval, la Carrer d’En Robadors (rue des voleurs) existe vraiment.

C’est là qu’atterrit Lakhdar, jeune Marocain de Tanger, après de nombreuses péripéties entre le Maroc et l’Espagne. On est loin de Gaudi et de la Sagrada Família, et plus près du Barcelone de Biutiful, ce film d’Alejandro González Innáritu avec Javier Bardem. La Barcelone des réfugiés, des clandestins, des junkies et des voleurs. La Barcelone de la misère humaine, carrefour de plusieurs continents. La misère humaine qui ne connaît pas de frontière.

Guidé par sa soif de rédemption et sa volonté de devenir quelqu’un, par sa curiosité, par son amour pour la Catalane Judit et surtout par son amour des livres, l’épopée de Lakhdar débute à Tanger alors qu’il n’a que 17 ans. Renié par son père, Lakhdar rêve d’ailleurs et de liberté, accompagné de son ami d’enfance Bassam. L’intensité dramatique se fait plus oppressante au fur et à mesure que Lakhdar prend de la maturité et les rêves des deux adolescents deviennent une réalité impitoyable. Le dénouement sera tragique, nous le sentons rapidement, en même temps que la relation entre les deux garçons se délite.

En illustrant son histoire par des événements de l’actualité (attentat de Marrakech en avril 2011 (Café Argana), manifestation des Indignés, printemps arabe, grève générale en Espagne du 29 mars 2012), l’auteur nous initie un peu plus, dans ce septième roman, à ce monde arabo-musulman que nous connaissons si mal. La religion, à la fois refuge et source de malheurs pour le narrateur, montre une réalité multiple et la dualité entre la pratique de la foi religieuse et les actes terroristes ou extrémistes découlant de l’interprétation de certaines personnes. Mathias Énard a vécu 10 ans au Moyen-Orient avant de s’installer à Barcelone. Il a une connaissance profonde de son sujet, il a étudié l’arabe, le persan et ce statut particulier lui donne une voix unique.

L’écriture de Mathias Énard est si colorée et belle que tout devient tangible, presque palpable. Nous sentons, touchons, goûtons presque ce qui nous est décrit. La ville de Tanger apparaît comme un personnage à part entière. Lakhdar est confronté à la vision idéalisée sur sa ville des deux touristes espagnoles rencontrées un soir d’errance.

Barcelone, où l’auteur vit, représente l’espoir d’une vie meilleure même si elle reste aussi une geôle pour Lakhdar (n’ayant pas de papiers, il ne peut se permettre de se faire arrêter ou contrôler). Dans l’une ou l’autre de ces cités, le narrateur est perdu, son rêve d’exil anéanti. Les allers-retours qu’il effectue entre les deux pays, parce qu’il travaille sur un traversier, représentent bien les allers-retours de son âme, de son désir de liberté. L’usage de différentes langues, espagnol, arabe classique, français, catalan, illustre également cette recherche sans fin.

Où se trouve-t-elle cette liberté? Quelle identité se forge-t-on dans l’exil?

Dieu a déserté, la conscience a fait son chemin, et avec elle l’identité – je suis ce que j’ai lu, je suis ce que j’ai vu, j’ai en moi autant d’arabe que d’espagnol et de français, je me suis multiplié dans ces miroirs jusqu’à me perdre ou me construire, image fragile, image en mouvement. (p.236)

Ces questions, omniprésentes dans le roman, entraînent le lecteur dans la recherche de bonheur du personnage principal auquel nous nous attachons grandement. Seul l’amour de la poésie (il découvrira les auteurs marocains par l’entremise de Judit) permettra à Lakhdar de s’évader vers un territoire idéal et rêvé.

Rue des voleurs est un hymne à l’amour des mots et à la liberté dans un monde sombre et terrifiant. La rencontre avec le Señor Cruz, à Algésiras, dont le métier consiste à aller chercher des cadavres échoués lors de tentatives d’exils illégaux vers l’Espagne, illustre parfaitement cette horreur apathique, cette anesthésie collective.

Écrit dans l’urgence suite au suicide de Mohamed Bouazizi en Tunisie et au déclenchement du Printemps arabe, l’auteur pense que la fiction peut le mieux nous parler du drame de notre monde contemporain et se frotter à la réalité. Rue des voleurs en est l’exemple parfait et réussi, un tour de maître fascinant qui nous arrache des larmes d’impuissance face au destin de Lakhdar, jeune Candide moderne.

Pour approfondir le sujet : Deux romanciers nous parlent du Maroc : Mathias Enard et Abdellah Taïa (France Culture)

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Laetitia Le Clech

À propos de Laetitia Le Clech


Lætitia rédige ses « rapports de lecture » depuis début 2006 sur son propre blogue Lectures d'ici et d'ailleurs (lecturesdicietdailleurs.blogspot.ca/) et depuis 2012 sur Ma Mère était hipster pour partager ce que la lecture représente pour elle : à la fois refuge et échappatoire, réflexion sur la vie, beauté et poésie, choc et douleur. Les livres sont ses meilleurs amis depuis toujours et elle a décidé d’essayer de leur rendre la pareille.



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