La fille du vidéoclub [François Desalliers]
Nouvelle maison d’édition, nouvelle collection. En fait, renouveau d’une maison d’édition qui était spécialisée dans les dictionnaires et outils comme le fameux Antidote. Virage à 180 degrés, ajout de joueurs connus dans le milieu littéraire (Normand de Bellefeuille, Anne-Marie Villeneuve) et hop, on se lance du côté de la fiction. Et qu’est-ce ça donne? D’abord de sacrés beaux livres matériellement parlant – du moins dans la collection Écarts dans laquelle j’ai demandé deux titres – dont les quatrièmes de couverture sont prometteuses. Je me suis donc lancée dans la lecture de ce nouveau roman de François Desalliers, intitulée La fille du vidéoclub.
C’est l’histoire d’Alain, un gars banal, serveur dans un bar. Il habite dans le sous-sol de ses parents adoptifs, son oncle et sa tante. Il se remet doucement d’une tentative de meurtre suivie d’une tentative de suicide. Rien de moins. Il est émotif, instable, parfois violent. Il se trouve aussi laid, et petit. Il a quelques amis, une bande plutôt intellectuelle qui s’intéresse à la poésie. De son côté, pas vraiment. Mais à la demande de son thérapeute – il est suivi dans un centre – il se mettra à écrire un journal. Il y relate son quotidien, ses activités, ses journées dans le menu détail. On réalise dès le départ que notre lecture est en fait celle de ce journal qu’Alain alimente au fur et à mesure des événements qui surviennent dans sa vie. D’abord rébarbatif à l’idée de coucher sur papier ses états d’âme et ses activités, Alain prend pourtant rapidement goût à ces confessions écrites. Elles deviendront de plus en plus fréquentes, particulièrement après sa rencontre avec Nancy, cette fameuse fille du vidéoclub.
Car Alain a une routine bien établie. Il va au vidéoclub une fois par semaine pour louer un film porno. Habitué de la place, il demeure surpris lorsqu’une jeune femme noire lui fait face à la caisse. Il ne la connait pas, ne l’a jamais vu là. Elle lui adresse un sourire charmant et le surprend en lui demandant tout bonnement pourquoi il loue de tels films. Déstabilisé par la simplicité et le côté direct de cette fille, il tombe sous le charme. Étonnamment, elle semble aussi le trouver intéressant. Étonnamment, car Alain n’y croit pas. Il ne se trouve ni aimable, ni intéressant et franchement laid. Contre toute attente et même un peu abruptement, une relation commencera à se développer entre les deux jeunes gens.
C’est cette histoire entre Nancy et Alain qu’on suivra dans le bouquin, mais surtout l’évolution de ce personnage tout à fait antihéros. On n’a pas d’empathie particulière pour Alain, on ne saisit d’abord pas trop ce qu’il y a d’intéressant à s’attarder à ce gars troublé. Mais il change, il évolue au cours du livre, passant de celui qui a les émotions à fleur de peau, prêt à éclater à chaque instant, à celui qui se contient, qui arrive à canaliser son trop-plein. Et c’est beaucoup grâce à Nancy. Cette muse improbable qui sort de nulle part et qui s’intéresse, on ne sait trop pourquoi, à cet homme singulier.
On arrive d’ailleurs parfois mal à s’expliquer ces deux aspects: l’attirance de Nancy pour Alain et l’évolution de ce dernier. Il manque un peu de chair autour de l’os pour que l’on soit totalement convaincu. Oui, Nancy répète à plusieurs reprises qu’il la touche, qu’elle le trouve simple et assumé (car Alain est inquiet et lui demande souvent pourquoi elle s’intéresse à lui), mais on a parfois cette impression que ce n’est pas tout à fait assez pour adhérer à l’explication. Et Alain change de façon étonnante. On a d’abord l’impression qu’il s’agit d’un réel psychopathe, pour réaliser qu’on a finalement une certaine empathie pour lui et que, sans jamais l’aimer tout à fait, on le trouve un peu sympa. Évolution surprenante, construction un peu chambranlante, il reste que les deux personnages ont quelque chose de beau et de touchant, justement par ce côté plus ou moins lisse, par leur personnalité tout à fait unique. Parce qu’en somme, ‘ils sont des marginaux sympathiques.
Tout de même, on questionne aussi le fait qu’il se retrouve avec une bande d’intellos. Comment a-t-il été intégré à ces gens, lui qui semble si détaché de ce genre de préoccupations intellectuelles? Il n’a rien d’un littéraire, mais est pourtant ami avec ces personnes assez différentes de lui. On accepte aussi sans broncher ses sautes d’humeur, on le rassure souvent, personne ne semble s’exaspérer de ce gars un peu pathétique au caractère instable, alors que nous lecteur, le ressentons à plusieurs occasions lors de ses différentes interactions sociales…
Et la poésie. Dans le roman, il y a ce projet unificateur autour d’une relecture des écrits de Baudelaire. Encore une fois: invraisemblable? Peut-être pas totalement non, mais particulier avec ce personnage qui semble d’abord aussi fermé et peu intéressé à quoi que ce soit, même à sa propre vie. C’est toujours ce qui nous laisse un peu sur notre faim dans ce livre: il manque quelques éléments pour coller les choses ensemble. Beaucoup d’idées fort intéressantes, mais qui s’amalgament d’étrange façon.
Mais malgré tout, il demeure qu’on ouvre ce bouquin et que l’on réalise rapidement qu’on est arrivé à la quatrième de couverture: ça se lit tout seul. À plusieurs occasions, Alain se fait dire qu’il écrit bien, qu’il a du talent. Et, en effet, on a envie de lui dire aussi. Enfin, à l’auteur. C’est fluide, simple, humain. On accroche rapidement, et malgré de petits bémols qui agacent un peu (en plus de ceux nommés plus tôt, notons par exemple ceci: pourquoi tenir à spécifier, à un certain moment, que le personnage porte un kanuk? Ça n’apporte absolument rien et ne colle pas du tout avec le personnage qui est dépeint.), on y trouve un réel plaisir de lecture. Inégal, mais un livre qui ne manque pas d’intérêt.
Une maison d’édition à découvrir
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Ce que je trouve étrange, c’est que le livre en version électronique est deux fois moins cher que le livre en version papier. Est-ce que Druide serait une compagnie qui veut tuer le livre?
étant donné qu’ils viennent de se lancer dans l’édition, m’étonnerait qu’ils soient là pour « tuer le livre », non? ils sont p-ê plus logiques que d’autres. Il n’y a pas le coût d’impression ni de transport, ni du diffuseur ni du libraire. je trouve que ça va de soi que ce soit moins cher.
Oui, mais normalement le prix n’est que quelques dollars moins cher, alors que loin c’est moins que le double. Je trouvais ça curieux comme écart. J’ai bien sur fait des comparatifs avec d’autres maisons avant. C’est justement pour une maison qui débute que c’est encore plus étrange. Déjà qu’on connaît cette compagnie pour son rapport de préférence aux plates-formes électroniques plutôt qu’à ses dictionnaires papiers. L’expression tuer le livre est un peu forte je le reconnais, disons une préférence pour la plate-forme. C »est la seule fois où je me questionne vraiment sur le format de mon achat.