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Publié par le 18 oct, 2012 dans Littérature | commentaires

Le sang du cerf [Rosalie Lavoie]

Je me souviens par bribes d’un film que mon frère aimait, Europa de Lars Von Trier. J’avais 9 ans. Ceux qui l’ont vu s’en souviendront. Un narrateur s’adresse au spectateur (une voix chaude, d’un calme absolu). Sur des images sous-marines du personnage principal enfermé dans une cabine, il dit à peu près ceci :

Le train coule. Vous allez vous noyer. Au compte de dix, vous serez mort. 1 – 2 – 3 – 4 – 5 – 6 – 7 – 8 – 9 – 10.

Une intense sensation d’asphyxie.

Je repensais à ce film dernièrement après avoir lu Le sang du cerf. À cause de sa narration au « vous ». Je ne sais pas pourquoi, mais il y a quelque chose d’inquiétant dans cette narration qui s’adresse directement au lecteur. Ici, ce n’est pas pour me dire que je vais mourir, mais plutôt que j’ai tué :

Vous êtes allongé sur le lit à côté du corps inerte. Votre respiration est lente, calme, les yeux sont fermés, mais vous ne dormez pas.

Quand je lis ces phrases, j’entends une voix qui ressemble à celle du film. Une voix calme, neutre. Et c’est sans doute cette neutralité qui crée l’angoisse. Comment la voix peut-elle être si posée en racontant pareil crime?

Peu à peu, on apprend à connaître le personnage auquel le narrateur s’adresse : un professeur et écrivain méprisant, imbu de lui-même, libidineux, violent. Le « vous » ne nous pointe plus. Puis, on découvre ce que cet homme est en train d’écrire. Grâce à ce texte – où il s’adresse à Hannah, sa victime – on apprend qui elle était, comment ils se sont connus et ce qui a mené à ce meurtre. L’homme a rencontré Hannah par le biais de son amante Helena, une ex-musicienne prometteuse, qui les avait invités tous deux à une soirée chez elle. Au fil de son histoire, on voit sa fascination  pour Hannah grandir. On ne voit celle-ci qu’à travers le regard de cet homme, qu’à travers ce qu’il devine d’elle, ce qu’il imagine autour d’elle. Malgré ce point de vue réducteur, on sent qu’au milieu de ces personnages respectés socialement, mais faux, elle est la seule à conserver une forme d’authenticité. Elle ne maquille pas son animalité. D’ailleurs, son instinct lui dit très clairement d’éviter ce professeur et elle le fait sans tenir compte des convenances sociales. Cet homme nous laisse l’impression d’être troublé à la fois par son air désarmé (comme si la jeune femme appelait à être testée, écrasée) et par sa façon de s’abandonner à sa musique sans grâce, mais aussi sans affectation. En effet, il refuse de l’entendre jouer. C’est au-dessus de ses forces. Même si ces indices de ce qu’elle était vraiment existent, le portrait d’Hannah qui prend le plus de place est celui dépeint par le personnage principal.

J’ai fini par ressentir un malaise à l’égard du personnage d’Hannah; à cause de sa gaucherie, de son incapacité à prendre sa place en société, de son corps rachitique. Alors qu’elle devrait être un personnage fragile auquel je m’attache (dans une histoire plus « gentille »), je finis par la voir de la même façon qu’il la voit: comme une proie. Pourtant, pendant un instant, j’ai aperçu quelque chose … Mais non. Le sang du cerf a éveillé en moi un instinct que je préférais ne pas voir.

Point de vue formel, le rythme de l’écriture impressionne. L’auteure déploie ses phrases parfois brèves, parfois longues avec une aisance qui l’honore. Le roman n’est jamais lourd, ce qui est surprenant compte tenu du territoire humain qu’il explore. Un extrait:

D’un sommeil profond vous avez plongé dans le rêve. Tout est là, parfaitement reconstruit pour le rêveur, tous les détails reconstitués : Hannah, ses mains, son regard, sa voix et chaque note du morceau qu’elle a joué au violoncelle, chaque note et chaque silence, sa respiration lourde et profonde, son visage crispé, sa frénésie et ses mouvements amples; la manière dérangeante qu’elle avait de jouer avec tous les membres du corps vibrant à chacune des notes. Seulement ce n’est pas vraiment vous qui êtes dans le rêve mais quelqu’un qui vous ressemble et que vous observez et encore quelqu’un d’autre qui, à travers vous, regarde ce pastiche parfait que l’esprit fabrique à chaque instant; un songe presque plus vrai que nature, baigné d’une inquiétante lumière. Peu à peu d’autres éléments viennent s’ajouter et se mêlent, couche par couche, trait par trait, aux éléments premiers. Ce n’est plus tout à fait Hannah qui joue à présent devant vous et, simultanément, qui est couchée sur le lit, pierre étendue; ce ne sont pas non plus tout à fait ses yeux devenus démesurés; de même que la bouche ouverte et édentée n’est pas sa bouche et les cheveux qui tombent par milliers, secoués par les mouvements du bras qui frappe de l’archet les cordes du violoncelle ne sont pas ses cheveux, et lorsque vous vous retournez pour chercher l’autre Hannah sur le lit comme une pierre étendue, ce n’est plus Hannah car ce corps allongé est envahi de la tête aux pieds, territoire nouveau, par des vers de toutes les formes et de toutes les tailles qui pénètrent la chair par tous les orifices. La musique demeure. La discordance s’approprie l’espace du rêve. Alors que vous êtes au-dessus d’Hannah, pétrifié par l’angoisse et pourtant fasciné par le travail des larves, apparaît à votre côté un cerf immense, bramant, la gueule tendue vers le haut. Vous chutez.

À travers le récit – cette danse entre l’homme et Hannah – l’auteure aborde aussi la question de l’écriture. C’est la narration omnisciente (celle au vous) qui prend en charge cette réflexion. Elle reprend le contrôle quand l’homme n’écrit plus, quand il doute, quand il rature.

Un homme écrit pendant que le cadavre de la femme qui l’a inspiré se décompose. L’image est forte. Une femme meurt pour devenir un personnage. Ou est-ce le violoncelle qu’elle réparait qui est son vrai legs? Les tiraillements et les obstacles qui se présentent devant l’écrivain sont comme magnifiés par la situation extrême dans laquelle il se trouve.

Un court roman très efficace. À lire

***

Laurence Jeudy



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