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Publié par le 17 oct, 2012 dans Musique | commentaires

Orkestar Kriminal [Quai des Brumes]

Dimanche dernier, je me suis laissée tenter par l’inconnu. C’est avec une grande hâte, par un temps affreusement apocalyptique, que je me suis rendue au Quai des Brumes pour un 5@7 musical avec un groupe klezmer « gansta folk ». Dans toute la diversité et le foisonnement culturel montréalais, il y a dans ce paysage pêle-mêle un groupe qui vaut définitivement la peine de sortir du lot : Orkestar Kriminal. J’en suis sortie complètement enivrée, et avec un constat très simple, mais si sincère : j’aurais pris encore plus de ce qu’ils nous ont généreusement donné.

Sur la petite scène du Quai des Brumes, batteur, contre-bassiste, accordéoniste, violoniste, clarinettiste, chanteuse et guitariste prenaient tout l’espace. Un détail venait compléter leur éclectisme : une joueuse de scie musicale. Les dents triangulaires affutées de l’arme permettaient à la musicienne de diriger son archet à la recherche de la vibration parfaite. Bref, de cette petite sonorité ténue, mais tranchante qui les distinguait. D’où le côté gangster dans tout ça…

Pendant la courte pause, après la ronde du tour de chapeau « à la grecque », je suis allée voir la chanteuse pour lui partager mes impressions à chaud, et lui poser quelques questions. Elle s’appelle Giselle Webber et vient d’Halifax. Sa langue maternelle est l’anglais, mais elle chante en français, danois, yiddish, khmer, romani, ladino… Bref, une espèce de polyglotte qui s’imprègne de la culture juive, tant sépharade qu’ashkénaze, et du lyrisme des langues indo-européennes. Elle me dit, le sourire aux lèvres et avec un accent anglais (beaucoup trop craquant), qu’elle aime chanter dans toutes ces langues parce que c’est toujours un défi personnel de retenir les paroles… Je n’avais jamais encore entendu de la musique tsigane chantée en khmer. Comment pouvoir penser à un tel mélange? Contre toutes attentes, les deux cultures, si éloignées géographiquement l’une de l’autre, et aux effluves musicales si douces et à la fois tellement mystérieuses, se sont entrecroisées le temps d’une soirée dans un petit bar de Montréal… Quelle chance, nous avions. Le mélange était parfait, tellement hybride, et livré de manière si authentique. Giselle s’amusait sur scène, nous pouvions le voir dans ses généreux sourires et ses danses entrainées par ces rythmes slaves. Et en même temps, elle avait ce petit quelque chose de vulnérable, une pudeur, je dirais, dans ses interventions : « J’espère que vous ne comprenez pas les paroles », nous a-t-elle lancé à quelques reprises. Peu importe la signification de celles-ci, c’était le tout que je me plaisais à écouter. À cet instant précis, je m’imaginais toute la recherche derrière cette musique et surtout, le respect qui s’en dégageait pour ces peuples gitans stigmatisés depuis des siècles. Cela me donnait des frissons. La musique est une belle rencontre et permet l’exil vers ces cultures lointaines…

J’avais donc sous les yeux rien de moins qu’un orchestre klezmer «gansta folk », influencé aussi par les rythmes de la contre-culture grecque de l’entre-deux-guerres, avec une chanteuse qui dégage le charme à des kilomètres à la ronde. Elle avait des airs de rockstar avec sa guitare électrique et ses tatouages. Sur un bras, un morse, sur l’autre, des étoiles. D’un seul coup d’œil, elle venait détruire toutes les idées préconçues entourant la musique gitane.

Pour la dernière pièce, Giselle, dépouillée de sa guitare électrique, s’est mise à danser voluptueusement sur de la musique aux influences typiquement bulgares, le tout en chantant « alla turca ». Sublime moment. Il n’y avait pas beaucoup de monde au Quai des Brumes ce soir-là pour profiter de ce chassé-croisé musical. Ce moment fut très intime et précieux, et cet air d’Europe de l’Est en ce dimanche pluvieux et automnal a pu apporter une certaine chaleur. Vive la rencontre des cultures à travers la musique. Les rythmes de l’Orkestar Kriminal interpellent l’imaginaire et poussent la réflexion sur l’importance de la mixité culturelle – autant en art qu’en musique – à alimenter la création et, d’un point de vue plus politique, à engager la réconciliation entre les peuples.

***

Caroline Lévesque



Commentaires

  1. séb haton dit :

    Décidément, il n’y a (presque) que la musique qui permet cela… et c’est presque toujours magique :-)
    Merci pour le partage,
    s.h.

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