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Publié par le 16 oct, 2012 dans Des nouvelles de Poème Sale | commentaires

Des nouvelles de Poème Sale – Entrevue

Photo: Léa Lacroix

Un peu partout, on parle de « la mort du blogue ». Faque, partir un blogue en 2012, why ô why?

Fabrice : Mort d’une forme de blogue, peut-être… mort du blogue tout court… non vraiment pas ! Je crois que les internautes ce sont tannés des blogues « j’étale ma vie plate au vu et su de tous ». Bref, on a vite fait d’atteindre les limites de parler de recettes, de son chum pis de cul. Le blogue est un outil idéal pour expérimenter avec l’écrit. Il fait appel à des notions élémentaires de programmation informatique et son coût est presque nul. Imaginons ce qu’auraient fait les surréalistes s’ils avaient eu la chance d’animer un blogue. À vrai dire, le blogue permet une portée supérieure à bien des revues en ce sens qu’il peut se faufiler entre deux fils d’actualités pour se retrouver sur le vôtre. C’est un peu ce qui est arrivé avec la «Lettre à Martineau» de Laurie Bédard qui a rejoint plus de 30 000 utilisateurs en quelques jours.

Charles : Je trouve que le moment était parfait pour partir un blogue : la poussière était retombée ; le niaisage dont parle Fabrice était terminé depuis assez longtemps pour que subsiste la forme du blogue grâce à ses spécificités. C’est l’instantané du Web, mais aussi la place idéale pour un billet de 2000 mots. C’est l’expérimentation folle et le peaufinement infini. On peut écrire un article en deux secondes (avec des fautes tellement ça va vite) en réaction à un événement d’actualité, ou prendre son temps. Pas de temps à perdre, il y a tout le temps du monde.

Deux gars, un blogue. Avouez-le, vous étiez saouls un soir et vous vous êtes dit: hey, on se fait des faux profils sur Réseau Contact, pis vous vous êtes juste trompés de site? Bref, ça a commencé comment?

Fabrice : En fait, ce n’est pas trop loin de la vérité. Non, ce n’était pas par accident que l’on a lancé notre blogue. Néanmoins, de mon côté, c’était beaucoup pour créer une fenêtre qui exhiberait les textes de Charles. Longue histoire… mais il venait d’apprendre que son travail n’allait finalement pas être publié chez un éditeur de marque et ça m’a profondément frustré. Assez, pour dire : -«Ben maudit, on se part un blogue !»

Charles : Notre état d’ébriété peut être illustré par la suggestion que j’avais faite : s’appeler Poème swag… Plus sérieusement, j’étais debout devant ma bibliothèque et je chialais. Il me semblait que la poésie et la littérature avaient un éthos de puriste prétentieux et ça me faisait chier. J’avais envie de retenir les textes avant qu’ils atterrissent dans un centre de recherche. Je voulais entendre parler de mon époque. Assez, pour dire : -«Ben maudit, on se part un blogue !»

 Vous souvenez-vous dans quel état d’esprit vous avez publié votre premier billet?

Fabrice : Cette publication a été écrite le soir même. J’étais loin de comprendre les rouages de notre blogue. Si j’ai bonne mémoire, c’est Charles qui s’est chargé de le publier. C’était dans l’esprit « Le roi est mort ! Vive le roi ! » En rétrospective, c’était un peu baveux de notre part d’avoir annoncé aussi bêtement la mort de la poésie ; sachant combien de nos amis se démènent comme des poules pas de tête pour faire rayonner un peu de poésie dans le paysage littéraire québécois. Mais bon, ce qui nous agaçait le plus résidait dans cette façon de présenter la poésie depuis plus de vingt ans : immaculée, blanche et circonspecte.

Charles : J’ai mis en ligne le premier article. Fabrice était à côté de moi. Mais c’est plutôt le lendemain que le sérieux de l’entreprise s’est révélé. Je suis arrivé au bureau. Je me suis assis devant mon ordi. Et j’ai compris. Oups, j’ai un blogue de poésie contemporaine à animer moi-là. En ce qui concerne la mort de la poésie, la déclarer c’était pour moi le moyen de la brasser un peu (et personne n’a été offensé il me semble, sauf une fois…) Chaque fois qu’on dit qu’une forme d’art va mourir, elle se réveille, elle réfléchit à ce qui fait d’elle une forme unique, et BAM tout est encore mieux qu’avant. C’était quand déjà la mort de la peinture ? Ah oui ! C’est ça.

La part de Charles et de Fabrice dans Poème sale?

Fabrice : Je dois dire que l’on se complète très bien tous les deux. C’est peut-être aussi ce qui fait notre force, qui fait en sorte que l’on s’entend si bien sur la marche à suivre. Donc, qui fait quoi ? Faut d’abord savoir qu’on ne peut pas animer un blogue si l’on ne sait pas tout faire. Ça demande une grande polyvalence. Au fil du temps, on sait partager la tâche selon nos intérêts. Charles est un être très curieux, qui affiche une assurance et une confiance à toute épreuve. C’est d’ailleurs grâce à lui et sa copine Léa que le projet du « Volume un » a vu le jour. De mon côté, je me considère plus comme un vendeur de rêve. Je n’ai pas hésité à aborder les intervenants du milieu pour les inviter à collaborer, à nous suivre… Je travaille beaucoup sur la facture du blogue. Bien que nous n’ayons jamais autant écrit, il reste que nous vivons dans l’ère de l’image. L’aspect du site participe à fidéliser notre lectorat. C’est ce que je reproche beaucoup aux blogues traitant de littérature : ils sont pour la plupart dénués de charme et reproduisent les vieilles manières de présenter l’écrit comme le font les livres imprimés depuis des siècles.

Charles : Je suis d’accord avec Fabrice.

De la poésie. Mais de la poésie crasse. On aime ça. Pourquoi donc?

Fabrice : « Crasse », oui… à défaut d’une poésie immaculée, blanche et circonspecte, comme je l’affirmais plus tôt! Non… nous ne jurons pas que par le sale, le crasse et le souillé. Il faut comprendre, par contre, que beaucoup d’auteurs qui n’entrent pas dans les horizons d’attente des maisons d’édition actuelles sont souvent contraints au silence. Une de nos visées tient dans le fait de leur offrir une plateforme qui, on le souhaite, les poussera à poursuivre leur démarche exploratoire.

Charles : Poème sale, c’est surtout un nom dont on se souvient facilement. Ensuite, c’est le désir d’aller à la rencontre d’une poésie contemporaine, qui, par sa forme et ses thématiques par exemple, fait d’elle un souffle qui parle à son époque. On cherche des poèmes qui frappent dans ventre avec un coup de poing américain en or blanc ou qui nous oblige à regarder le métro, l’arrêt du bus, le centre d’achat, la rue Beaubien, d’une autre manière.

Vous faites des appels de textes. Qu’est-ce qui fait que vous êtes flabergastés par un(e) auteur(e), qu’un texte vous rentre dedans? Au contraire, vous haïssez quoi?

Fabrice : Je crois, au contraire, qu’il ne faut pas limiter le choix des textes à une simple question de goûts et de préférences. La beauté de notre blogue, c’est aussi de pouvoir publier le travail de jeunes écrivains qui dans la majorité des cas n’aurait jamais été publié, parce que trop maladroit ou à l’état d’ébauche. Les ballades, églogues et idylles sur son chat, son chum et sur la beauté de l’allaitement seraient probablement écartées.

Charles : On peut prendre des risques de publication, et c’est extraordinaire. Un poète maudit qui erre dans la ville en parlant de l’amour perdu un après-midi d’automne, no thanks. Quoi que…

Mettons que je sors de nulle part pis je n’ai aucune idée de ce que c’est, vraiment, de la poésie. Pis je vous dis: expliquez-moi. Vous me répondez quoi?

Fabrice : La poésie s’attaque au langage du quotidien. Elle s’oppose au langage pratique qui a enfermé les mots dans une camisole de force. La poésie libère l’image par l’entremise, entres autres, d’associations libres (on croirait entendre Lautréamont ici : « Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie! ») et d’un travail sur le rythme. La poésie, en fin de compte, n’est redevable de personne et c’est cela qui lui assure sa liberté.

Charles : La poésie teste les limites du texte, de l’intelligibilité, du verbe, du sens. C’est la liberté tellement grande qu’on ne sait pas comment faire les premières fois. C’est apprivoiser le langage et se l’approprier pour y donner la forme qu’on veut.

Le milieu de la poésie, c’est qui, où, quand, comment?

Fabrice : C’est d’abord des centaines d’acteurs à qui l’on accorde peu de place dans le cirque médiatique. Des gens comme Carl Bessette et Jean-Sébastien Larouche qui n’ont pas hésité à fonder une nouvelle maison d’édition « L’Écrou » sans l’aide financière de personne. C’est Jean-François Poupart et Kim Doré qui tiennent le gouvernail des « Éditions Poètes de brousse ». C’est François Guerette qui organise et anime le « Cabaret de la pègre » au Bistrot de Paris. Ce sont aussi des revues comme Exit et l’Estuaire. Des fous comme Érica Soucy, Pierre Brouillette-Hamelin et Alexandre Dostie qui organisent annuellement l’ «OFF-Festival de poésie de Trois-Rivières ». C’est Mathieu Arsenault, Catherine Cormier Larose et Vickie Gendreau. C’est tous ses poètes qui continuent à écrire malgré tout. C’est nous un peu à notre manière… Éric Roger tient à bout de bras depuis 11 ans les soirées SoloVox poésie-musique au bar L’Escalier.

 Charles : Oui !

À propos de Myriam Daguzan-Bernier


Myriam est fondatrice et rédactrice en chef de Ma Mère Etait Hipster. Pigiste à temps complet, vous pouvez la lire chez BRBR et chez Châtelaine. Elle est également gestionnaire de communauté pour l'émission LIRE à ICI ARTV et édimestre pour Châtelaine. Dans ses temps libres (ça existe ça?) rien ne la rend plus heureuse que de passer des heures à fouiner sur le web pour dénicher plein de choses: musique, art, projets, bouffe, nouveautés, etc. Bref, vous ne la trouverez jamais loin d'un ordinateur ou de son téléphone un ti-peu intelligent.



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