Menu de pages
TwitterRssFacebook
Menu de catégories

Publié par le 14 oct, 2012 dans Théâtre | commentaires

La Jeune Fille et la Mort [Espace Libre]

Espace Libre, jusqu’au 20 octobre 2012

*Plusieurs éléments de la pièce sont divulgués dans ce texte, libre à vous de poursuivre la lecture…

On a commencé par s’asseoir dans la salle. Des livres nous attendaient et des papiers chiffonnés. En voyant les gens se promener sur la scène – des gens du public – on a décidé d’aller jeter un œil sur le décor. Des objets éparpillés, des amoncellements de toiles, un néon « spectacle » éteint, un compteur. Et aussi des artefacts, des bureaux d’école, un aquarium, un sac de chips. Pendant presque toute la pièce, la salle reste éclairée. On peut donc feuilleter le livre, sorte de magazine, roman graphique sur papier mat, dans lequel il est écrit des phrases, comme  »Le cul de la Jeune-Fille est un village global  » ou encore  » La Jeune-Fille sait trop bien ce qu’elle veut dans le détail pour vouloir quoi que ce soit en général.  »

On comprend rapidement qu’il s’agit en fait d’un manuel scolaire. Les participants au spectacle nous indiquent de lire telle ou telle page, sans suivre un ordre précis. Un homme aux cheveux blancs nous adresse d’abord la parole. Il ressemble à un professeur (il en a le phrasé). Il répète une phrase encore et encore sur différents tons jusqu’à ce qu’il ne dise plus que des « la la la » qui remplissent la phrase initiale, tout en perdant sa signification. Le ton est donné. Le spectacle est commencé.

Laurence Brunelle et Simon Drouin nous précisent alors que le spectacle porte sur le concept de la Jeune-Fille, que c’est d’ailleurs pour ça qu’il y a un trait d’union entre les deux mots, car il s’agit justement d’un concept et qu’il n’est, en aucun cas, genré. Pourtant, plusieurs des passages du manuel que le spectateur découvre au fil du spectacle relèvent des traits en apparence typiquement féminins. Pourquoi nous disent-ils cela d’emblée? C’est là où notre discussion a débuté :

Myriam : J’ai l’impression qu’à la base l’intention était de ne pas genrer le discours, de le garder neutre. Sauf que ça se fait nécessairement, parce qu’on est dans une société féminin-masculin, donc genrée. On n’est pas encore assez ouverts, on est encore dans le mode binaire. J’ai l’impression que ça se fait tout seul. Et bon, je vais faire des digressions, mais même si on nous disait que la Jeune Fille n’était pas là, je l’associais à la participante en chaise roulante.

Laurence : Pourtant, ils ont dit que la Jeune-Fille était absente. C’est même la participante Laurence Brunelle-Côté qui le dit elle-même, il me semble.

Myriam: Oui, je sais.  Sauf qu’en même ce que je trouve intéressant c’est le fait que cette fille-là n’est pas totalement « présente », parce que son corps n’est pas totalement « présent ». Il ne répond pas entièrement. Elle avait de la difficulté à faire certains mouvements, à cause de son handicap.  

Laurence : Sauf qu’elle ne correspond pas au stéréotype de la Jeune-fille. Quand j’ai entendu : le concept de Jeune-Fille, je me suis dit que ça allait tourner autour de ce stéréotype.

Myriam: Tout à fait, ils nomment les crèmes antirides, différents clichés … C’est clair.

Laurence : C’est vrai qu’il y a un moment où elle prend la place de la Jeune-Fille, quand elle est dans la boule avec les flocons de neige.

Myriam : Ce dispositif fonctionnait plus ou moins d’ailleurs. Il y a peut-être eu un problème technique.

Laurence : Mais, on a compris.

Myriam : Oui, oui, c’est intéressant.

Laurence : C’est sûr que c’était un peu laborieux.

Myriam : Par ailleurs, la dynamique de la mise en scène rappelle celle d’une salle de classe. Les performeurs nous donnent des consignes, nous disent quoi lire et à quel moment. On parle d’un décor d’après-guerre, c’était vraiment chargé. C’est Claudie Gagnon qui a conceptualisé le décor, et on reconnait sa touche, sa façon d’accumuler du matériel, le côté surréaliste.

Laurence : Au début, on est coopératifs par rapport aux consignes. On obéit. Puis plus ça va …

Myriam: Plus on se sent pris.

Laurence : Oui, on reçoit trop de directives. On n’a pas assez de temps pour lire. C’est fait pour que les demandes soient irréalistes pour qu’on ait envie de se rebeller. Y’a aussi que si tu me dis : « voici un livre que tu as dans tes mains pour deux heures ». Je vais avoir envie de le lire. Si ce qui se passe sur la scène, c’est un monsieur qui se beurre de Nutella. Oui, je vais lire.

Myriam : C’est intéressant aussi parce que c’est entre le concept de rébellion et d’obéissance. À la base, la demande est de lire le texte dans une période de temps trop courte, toi, tu penses que tu te rebelles, mais dans le fond tu te sur-conformes à la première demande.

Laurence : Tout le concept de l’école est intéressant. Il y a des pupitres sur la scène dont les plateaux bougent parfois. Ça rappelle les mutineries d’élèves quand ils font tellement de vacarme avec leurs pupitres que les professeurs ne peuvent même plus parler.

Myriam: Ça servait de transition. Il y avait ça, il y avait l’auto téléguidée qui servait aussi de transition.

Laurence : Il y a beaucoup d’éléments, ça devient mélangeant. Il y a tellement d’interprétations possibles, à la longue il n’y en a aucune qui est soulignée. Vois-tu ce que je veux dire? Aucune n’est pointée.

Myriam : À part le compteur qui nous indique quoi faire.

Laurence : Les consignes sont claires, mais l’interprétation, le « comment on doit comprendre, comment on doit recevoir le spectacle », ça il y a vraiment une dizaine d’interprétations possibles. Ben, peut-être pas autant, mais il y en a plusieurs. Pour moi, il n’y a pas d’indices qui me permettent de trancher clairement. Des spectacles comme ça ont tendance à me faire paranoïer, en fait parce que je me mets à interpréter de plein de façons. Et là ça bouge, ça bouge, ça bouge et à un moment, je me dis : ahhh c’est trop. Je deviens saturée. Ou fâchée. J’ai l’impression qu’on essaie de jouer avec mon esprit, qu’on essaie de reproduire un lavage de cerveau, ben comme les pubs pour les jeunes filles ou je sais pas … comme les gens dans la société qui « manipulent » la jeune fille…

Myriam : Tu vois, je trouve ça drôle, parce que moi la semaine d’avant, j’ai vu La Jeune fille et la morve…

Laurence : Oui, ça, c’est un drôle de hasard!

Myriam : Oui je sais! Et je me suis dit, je vais pouvoir faire une comparaison, mais d’une façon ou d’une autre, le même principe de problème « genré » s’y retrouve. Et là non plus, on ne cerne pas bien pourquoi on utilise cette notion. Le personnage dans La Jeune fille et la morve se travestit en homme et on ne comprend pas trop pourquoi, on aborde seulement quelques clichés relatifs au monde du ballet (la fille est ballerine dans la pièce). Même chose ici, il y a volonté de ne pas définir le genre, mais on tombe inévitablement dans la division connue du féminin et masculin. C’est ce qu’on connaît et c’est difficile de s’en détacher. Du moins, je crois… Peut-être aussi qu’on a genré le discours, parce que dans la vie c’est comme ça…

Laurence : En fait, il y avait une piste vers un côté critique de la « consommation outrancière », vers le capitalisme, mais c’était esquissé. Dans le sens que, la Jeune-Fille, elle-même, consomme sa vie, comme si elle était un objet de consommation. Les expériences qui étaient proposées aussi allaient dans ce sens. Elle est un objet scientifique, un objet d’études…

Myriam : Intéressant que tu parles d’expériences, parce qu’il y avait les «essayons voir ». Chaque fois que les performeurs invitaient le public a tenter une expérimentation en disant « essayons voir », je pensais à des émissions pour enfants de vulgarisation scientifique où on fait des expérimentations. Et quand les performeurs nous ont dit que les mots « essayons voir » nous permettaient de tirer des boules de papier vers l’avant de la scène. On a compris à quoi servaient les papiers chiffonnés  à côté de nous. Et on a tous tiré notre papier quand ils nous ont invités à le faire, mais par la suite, le concept est comme tombé à plat…

Laurence : Ben, en fait, on pouvait le faire à plusieurs reprises, c’est juste qu’on l’a tous envoyé en même temps…

Myriam : Oui, c’est ça. Ça avait quelque chose de libérateur, mais je questionne l’apport à la pièce… C’est une autre façon d’être sollicité, de réagir, mais une fois fait, c’était moins efficace, ça n’apportait rien de spécifique…

Laurence : Ça laisse le spectateur toujours en présence des performeurs. On s’adresse à nous constamment, on ne nous lâche jamais. Même dans les moments où ils nous proposent des « périodes de lecture » avec le bouquin, ils restent sur scène, avec leur sac de papier brun sur la tête. On ne peut jamais « s’enfuir » réellement de l’activité qui s’y passe. Le quatrième mur n’existe jamais.

Myriam : C’est vrai.

Laurence : Il y a aussi le quatuor à cordes qui est toujours là, qui nous accompagne dans nos lectures. Les bruiteurs. L’homme bizarre dans le coin gauche de la scène, il faudra en reparler d’ailleurs… Je trouve que ça aurait été plus efficace de fermer les lumières de la scène et de nous laisser dans notre lecture.

Myriam : Je pensais qu’ils allaient quitter la scène, carrément. J’ai été surprise de voir qu’ils restaient là, avec leur sac sur la tête. Donc, ils sont là…

Laurence : Oui, on sent leur présence quand même…

Myriam : Exact, donc on ne peut pas vraiment lire. Notre regard veut revenir vers la scène, parce que c’est convenu comme ça d’abord, mais aussi parce qu’il s’y passe encore quelque chose. J’ai lu en diagonale, je n’étais pas concentrée, et je savais clairement, à voir le nombre de pages à lire, que je n’aurais pas le temps… J’avais l’impression qu’on serait arrêté avant la fin de notre lecture – et c’est ce qui est arrivé deux fois – et il y avait cette espèce de volonté de tout le monde dans la salle, d’y arriver, de réussir à le faire. On est tellement conditionnés, le contexte scolaire revient toujours. Même quand un performeur vient nous montrer des pancartes, il attend notre approbation avant d’en montrer un autre, il dit : « c’est beau? Je peux? » Ou quelque chose comme ça. Et on est habitués à ça, on réagit docilement à ça.

Laurence : Oui, il y a d’ailleurs un texte sur la normalité de l’enfant dans le cahier, mais je me rappelle plus des mots…

Myriam : Oui, je l’ai aimé ce texte…

Laurence : C’est une pièce qui s’adresse beaucoup à l’intellect, qui est assez cérébrale … Beaucoup d’éléments, quelques-uns qui finissent par tourner à vide un peu, mais la finale était touchante.

Myriam : Oui, mais pourquoi?

Laurence : Pourquoi quoi?

Myriam : La finale… Le couple, l’homme et la femme qui portent des têtes d’âne – je vois une filiation évidente avec le bonnet d’âne – s’installe pour voir défiler des toiles montrant d’autres couples qui s’embrassent. Toiles hétérocentrées : un homme et une femme. Je ne saisis pas bien…

Laurence : Les personnages sur les toiles devenaient de plus en plus androgynes…

Myriam : Oui en fait,c’est vrai, même comme des cellules vers la fin…Mais pourquoi?

Laurence : Je pense qu’il n’y a rien de fixé, qu’il n’y a pas de réponse précise, qu’eux-mêmes offrent cette proposition sans nécessairement y plaquer une définition exacte…

Myriam : C’est maintenant, tu vois que j’aurais aimé parler aux performeurs… Ils l’ont offert, mais mes réflexions n’étaient pas bien formulées tout de suite après la pièce …

Laurence : J’ai été vraiment touchée par le personnage de l’homme qui se met nu et se dessine sur le pubis, le corps torturé, presque féminin…

Myriam : J’ai été dérangée par sa nudité. Je trouvais son corps et son visage tellement singuliers, que je n’arrivais pas à penser à autre chose. Pas dans le sens sexuel de la chose, du tout, mais physiquement parlant, mon intérêt de toujours pour la transformation physique, les entre-deux, tu sais…

Laurence : Mais la nudité amène parfois ce problème; elle déconcentre, elle détourne parfois du sujet. Ça m’arrive aussi de décrocher à cause de ça. Quand la performeuse se dénude partiellement à un moment, là, j’ai décroché parce que je ne voyais pas la pertinence. Pour moi, ça sortait de nulle part.

Myriam : Je ne pouvais pas m’empêcher de voir un rapport à l’éducation muséale aussi. Avec les objets surréalistes, entre autres, l’éclairage ciblé sur chaque objet, la présence d’artefacts. Et les textes de Valérie Mréjen, sur la banalité, le quotidien. Je me rappelle de son expo au Jeu de Paume que j’avais vu, et qui était aussi chargée : de mots, de sens possibles, etc. Mais on discute, on discute. Au final, as-tu aimé ça? Tu en sors avec quelle impression?

Laurence : J’ai trouvé ça déroutant, mais très stimulant. Peut-être un peu trop cérébral, pas assez émotif.

Myriam : Je suis assez d’accord. Il y a beaucoup de questions qui me restent en tête, des éléments que je ne saisis toujours pas, mais qui m’ont mise au défi, qui m’ont permis de réfléchir, de me questionner, de même carrément me casser la tête sur des significations possibles. J’aimerais pouvoir décortiquer cette pièce-là en détails, avoir le cahier, revoir chacun des objets, me faire expliquer chaque détail. Ironiquement, faire un travail scolaire, une analyse sur cette création. Oui, franchement, ce serait fascinant…

Le texte initial qui a inspiré la pièce

***

Laurence Jeudy & Myriam Daguzan Bernier



%d blogueurs aiment cette page :