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Publié par le 14 oct, 2012 dans Théâtre | commentaires

Guerre [Théâtre Prospero]

Crédit photo: Aurore Paulin

La petite salle du théâtre Prospero accueille pour le mois d’octobre la première production du théâtre de l’Embrasure, avec la pièce Guerre, de l’auteur suédois Lars Norén. La salle du sous-sol est petite, intime, et les spectateurs des premières rangées touchent le même sol que les acteurs. La scène est vide, aucun décor, seulement quelques courtepointes et des couvertures. Rien, parce que la guerre n’a rien laissé.

Pendant une heure vingt minutes, c’est le chaos de l’après-guerre qui est représenté à travers le quotidien d’une famille de l’Europe de l’Est. Les lumières s’ouvrent sur deux jeunes filles : l’une de douze ans, l’autre un peu plus vieille, qui se chamaillent sous le regard attentif de leur mère. On comprend qu’elles aimeraient un jour voir leur père revenir de la guerre. La mère, quant à elle, a fait le deuil de son mari et est maintenant en amour avec le frère de celui-ci, l’oncle des deux jeunes filles.

Brisant le nouveau quotidien de cette famille reconstituée, c’est alors que le mari revient chez lui après deux années d’absence. Mais il a changé, tout comme les trois autres membres de la famille. Il a perdu la vue lors d’un incident sur les champs de bataille. Tout un discours non dit et visuellement perceptible se trace dans le jeu des comédiens : personne ne veut de la présence du père dans la maison.

Lars Norén étale durement dans son texte les traumatismes d’après-guerre et la dislocation d’une famille vivant dans la nostalgie des beaux jours. Rien ne sera comme avant, et les personnages nous le font ressentir cruellement. Ils sont engloutis dans leur malheur et se sentent pris dans le carcan du quotidien sans pouvoir s’en échapper. Penser qu’ailleurs est mieux qu’ici devient le seul exutoire possible dans cette vie. La vie continue, mais eux se rapprochent plutôt de la mort.

Des coupures entre les scènes sont créées avec une lumière stroboscopique et une musique agressive qui se combinent avec justesse aux émotions transmises par les personnages. Les relations entre les membres de cette famille sont à jamais rompues par les horreurs engendrées par la Deuxième Guerre mondiale.

Se construisent tout au long de la pièce des dynamiques propres à chaque genre : pour l’homme, c’est d’abord la perte de la vue, mais surtout de son honneur comme combattant et comme père de famille. Pour la mère et ses jeunes filles, ce sont plutôt les viols à répétition par les soldats ennemis qui les auront brisées. Hommes et femmes ne semblent pas avoir subi la même guerre, et c’est ce qui est intéressant dans cette histoire. Dans n’importe quel combat, le genre a son importance, dans les fonctions et l’espace qu’occupent les femmes et les hommes concernés. J’avais visiblement devant les yeux cette dynamique politique, et même si j’excusais l’époque dans laquelle se situaient les personnages, je me disais qu’encore aujourd’hui ce genre de situation existe en temps de guerre. Les femmes se font violer dans une logique stratégique pour anéantir, détruire ou assujettir les populations civiles du camp opposé. Elles se retrouvent donc aux premiers fronts de la guerre, au même titre que les soldats combattants. Des crimes spécifiques contre elles seront commis, de même que sur les enfants aussi, garçons ou filles, et tout cela laisse des lésions psychologiques importantes.

Dans la dernière scène, le frère du père revenu à la maison lui annonce que son propre fils de douze ans est décédé : on l’a forcé à le battre à mort. Cette partie de la pièce est très significative, entre autres, parce que le non-dit qui plane se libère dans un dialogue entre les deux hommes qui ne se sont jamais adressé la parole depuis le début de la pièce.

Malgré l’horreur, il peut y avoir du beau, dans les instants partagés, et des rires aussi… L’absence de scénographie nous pousse à nous concentrer sur l’histoire, les émotions engendrées, et les subtilités dans les interactions entre les personnages. Leurs déplacements dans l’espace sont révélateurs et nous laissent cette liberté de nous créer mentalement notre propre décor. Les retrouvailles entre le père et ses filles permettent d’entrevoir quelques instants de complicité, entremêlée d’une certaine nostalgie. L’histoire vient chercher en nous les sentiments engendrées par le désespoir, la nostalgie, et la souffrance morale. On y croit, et la seule pensée de plonger réellement dans ces grandes émotions fortes est insoutenable. La proximité avec les comédiens dans l’espace de la petite salle du Prospero nous rapproche d’une histoire loin de nos réalités actuelles, et c’est ce qui participe à cette forte impression que le public se sent réellement concerné, et touché, par leur vécu.

***

Caroline Lévesque



Commentaires

  1. Stéphane Girard dit :

    Très intéressante critique qui nous permet de remettre en contexte la pièce et le parcours créatif de l’auteur et du metteur en scène. Vous avez une belle plume et sachez mettre en valeur le travail de ces artisans de la scène! Je compte aller assister à une représentation prochaine. On peut penser que la pièce sera lourde par son thème, mais l’espoir dont vous faites mention à la fin constitue une motivation à aller assister à la pièce, malgré ce tristounet automne nuageux! Au plaisir!

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