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Publié par le 13 oct, 2012 dans Littérature | commentaires

Nina [Patrice Lessard]

J’en ai déjà parlé ailleurs : je ressens une affection particulière et très personnelle pour le premier roman de Patrice Lessard, paru en 2011, Le sermon aux poissons. C’est donc avec beaucoup d’enthousiasme que j’ai ouvert Nina, le second volet de son pèlerinage lisboète. Je ne sais pas à quoi je m’attendais exactement, mais ce n’est pas ce que j’ai reçu, et c’est tant mieux. Ce livre m’a emmené ailleurs, m’a malmené, a sans cesse brisé mes présupposés de lecture et, ne serait-ce que pour ça, il mérite d’être lu (et relu, sans aucun doute).

Au moment où le récit commence un couple de jeunes montréalais, Vincent et Nina, vient de débarquer à Lisbonne pour passer ses vacances et profiter de l’occasion pour rechercher le frère de Vincent, Antoine, qui n’a pas donné de nouvelles depuis plus d’un an. Antoine est parti au Portugal il y a presque cinq ans et a décidé très tôt de s’y installer pour refaire sa vie. Mais aujourd’hui, personne ne sait où il est.

Dès leur arrivée, Vincent et Nina font la connaissance d’un détective privé un peu paumé, un peu alcoolo, appelé Gil Borboleta qui propose de les aider. Le roman raconte donc, du dimanche au lundi suivant, leur enquête dans les rues de Lisbonne afin de retrouver la trace d’Antoine. En plus des narrations en alternance de Vincent et Nina et de Gil, le lecteur a aussi accès (et c’est l’aspect le plus mystérieux du roman, pour plusieurs raisons) à ce qui semble être une série d’entrées du journal d’Antoine, raturées, coupées, incomplètes et surtout, retouchées par une main inconnue. Dans ces passages, les trois points d’élision se succèdent, le texte est incomplet, les commentaires et précisions entre crochets se multiplient, semant la confusion à savoir qui parle, et à partir d’où et de quand? Le dernier chapitre, intitulé Ici et maintenant, vient clarifier certains éléments, tout en retirant le faible éclairage qu’on avait réussi à jeter sur d’autres.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que les 393 pages de Nina sont bien remplies. Le style de Lessard est dense, touffu, parfois lourd et très souvent agrammatical; d’un côté très aride et de l’autre complètement déjanté, il s’amuse avec le sérieux d’un moine qui fignole patiemment son intrigue. Comme son premier roman, Nina est un livre essentiellement portugais, pas simplement dans sa trame, mais aussi dans ses influences. Grand lecteur de Saramago, Lessard insère ses dialogues dans le paragraphe même, séparant les voix par une simple lettre majuscule; comme Lobo Antunes, il mélange les niveaux de narration dans une seule phrase, et les discours directs et indirects se mélangent souvent, nous obligeant à lire entre les lignes. Lisbonne, véritable personnage, est ce « petit village » que Nina et Vincent explorent, mais c’est également un labyrinthe, une sorte de prison à ciel ouvert, faites de dédales infinis où le centre et les extrémités sont une seule et même chose. Malgré cela, je ne pourrais pas dire que Nina est un livre froid, ou qui laisse indifférent par un formalisme trop poussé. Au contraire, il y fait chaud, et l’atmosphère estivale est étouffante.

Une des caractéristiques les plus intéressantes, qui apparaissait déjà dans Le sermon aux poissons, est cette tendance à utiliser l’alcool (ou la drogue) comme catalyseur de l’intrigue influant directement sur la narration. Dans les moments où ses personnages prennent une cuite, le narrateur devient comme soûl lui aussi et perd le fil, littéralement. Il perd le contrôle de son récit et devient incapable de nous expliquer correctement ce qui est arrivé ensuite. À la page 151, il se passe vraiment quelque chose d’étrange :

Ce soir-là, c’est bel et bien à la Villa Sousa qu’ils rentrèrent, je m’en souviens très bien, quoique logiquement cela soit impossible puisqu’ils n’y habitèrent ensemble qu’au retour de Madrid, si ça se trouve, ils ne revenaient pas du tout du Bairro Alto, n’avaient pas vu Jorge, je ne sais plus. Nina avait du mal à tenir debout, Vincent dut la soutenir alors qu’ils avançaient plus ou moins à l’aveuglette dans l’allée obscure derrière la porte cochère, Lâche! Lâche-moi, dit alors Nina, fous-moi la paix, je peux marcher toute seule, Vincent lui lâcha le bras, et alors elle se planta devant lui et dit, Chorinhas! cagarolas! elle criait en fait, mais même avec un mégaphone Vincent n’aurait rien compris de ce qu’elle disait et qui revenait à peu près au même que Lâche! et tandis qu’elle criait les ombres de fantômatiques petites vieilles apparurent aux fenêtres du pátio. Il ouvrit la porte et tira Nina dans la cage d’escalier. […]

Cette soirée a forcément eu lieu, mais il est clair que, logiquement, je veux dire dans la trame événementielle de ce récit, elle n’a pas de sens. Nous essaierons plus tard de clarifier la situation, pour l’instant oublions simplement la Villa Sousa et imaginons que, après être montés dans un taxi sur la Praça de Camões, Nina toujours soûle ne dit rien, cette histoire avec les touristes français n’eût sans doute pas lieu cette nuit-là, elle traita tout de même Vincent de lâche dans le taxi, peu importe pourquoi, elle était soûle après tout, je me souviens qu’il lui parlait et qu’elle ne répondait pas, elle s’endormait, laissait tomber de sommeil et d’ivresse sa tête sa tête sur sa poitrine puis se réveillait en sursaut. (p. 151-152)

Évidemment, ces passages qui partent en couilles et qui ajoutent à la confusion générale ressentie par les personnages, nous obligent à nous demander qui est ce narrateur, parfois envahissant, parfois complètement effacé. Et il me semble que la grande réussite du projet littéraire que Lessard est en train de construire se trouve justement dans cette figure floue et insaisissable qui raconte, en ayant la prétention de croire qu’il sait ce qu’il fait et où il s’en va. On ne saura jamais vraiment à qui appartient cette voix, pure interrogation incarnée dans le récit de la figure de l’auteur, présente et absente à la fois, mais on ressent le besoin de la suivre jusqu’au bout.

Je ne sais pas ce à quoi je m’attendais, mais j’ai été servi. Entre un voyage en taxi qui m’a fait comprendre que peut-être (peut-être…) Lessard est plus intéressé à jouer avec ma mémoire de lecteur qu’à la satisfaire pleinement, et des noms et prénoms qui sont peut-être (peut-être…) liés aux personnes qui les portent, j’ai cru entrapercevoir une sorte de questionnement sincère et profond sur l’ailleurs, sur la tentation de se perdre et de disparaître. Mais peut-être (peut-être…) que je suis dans le champ.

Ceux qui ont lu la grande trilogie romanesque d’Ernesto Sábato comprendront ce que je veux dire ici. Sur la page couverture de Nina, on voit une table de café portugais sur laquelle, entre deux tasses d’expresso et quelques verres de bières vides, se trouve le premier roman de Patrice Lessard, Le sermon aux poissons. Cette photo donne le ton et on est averti : Nina n’est pas tant une suite qu’une extension, dirait-on, exponentielle.

Nina n’est pas une continuation, c’est une exploration tentaculaire des potentialités narratives d’un récit. En fait, ceux qui croient à une simple suite, et même ceux qui pensent que le livre ne se tient pas tout seul, seront drôlement étonnés. Non seulement Nina se tient bien tout seul mais, je vous le dis, si vous avez lu Le sermon aux poissons, vous allez être encore plus mêlés. Alors, ne vous fiez pas aux apparences.

***

Daniel Grenier

À propos de Daniel Grenier


Daniel a déposé récemment sa thèse de doctorat en études littéraires à l’UQAM. Spécialisé en fiction américaine, il s’intéresse à la représentation du personnage de romancier dans la fiction. En avril 2012, il a publié aux éditions Le Quartanier un premier recueil de nouvelles intitulé MALGRÉ TOUT ON RIT À SAINT-HENRI. Dans le cadre de sa participation à MMEH, il couvrira surtout la littérature québécoise, et agira à titre d’antenne à Québec, où il vient de s’installer.



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