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Publié par le 4 oct, 2012 dans Théâtre | commentaires

La jeune fille et la morve [Théâtre La Chapelle]

Crédit: LAW

Voix off. Une jeune femme – Amélie Poirier – nous annonce qu’elle se dédit à elle-même un Oscar. Pour l’ensemble de sa carrière « psychiatrique ». Elle enchaîne alors avec l’énumération des maladies, malaises, maux, médecins, spécialistes, hôpitaux, cliniques qu’elle a fréquenté pour venir à bout de son mal d’être, son mal de vivre. Le corps au complet a subit les assauts de ses diverses névroses. Ce corps de ballerine, déjà plié à cette discipline qui impose sa dictature au nom d’une élégance et d’une beauté qui cachent pourtant son lot de souffrances et de sacrifices.

Elle est seule sur scène. En fait, pas tout à fait. L’accompagne une poupée, probable émule de sa personne – cheveux fous, tutu, visage sans expression – à qui elle fera subir le même sort: elle la manipulera, la dominera, la rendra obéissante à tous ses caprices.

Changement de personnage, la jeune fille devient alors la professeure de ballet. Cette femme exigeante qui se donne en spectacle plus qu’elle n’enseigne à ces jeunes filles à qui elle s’adresse (fictivement), et dont Amélie fait partie. Cette Amélie est la jeune femme qu’on choisit un peu par dépit, celle qu’on place dans la chorégraphie, mais sans trop avoir l’espoir qu’elle puisse briller par son talent, parce que « bon, on verra » comme le répète cruellement la femme. Cette enseignante qui, d’autre part, donne toujours les solos à sa chouchou Virginia tout en faisant semblant de ne pas favoriser personne, et laissant ainsi chacune des jeunes filles dans l’espoir vain d’être enfin choisie. Un cruel jeu de sélection qu’Amélie a déjà perdu d’avance, s’étant elle-même condamnée par le déni de son corps et de son être entier.

Elle se travestira ensuite en homme, ses gestes devenant plus virils, délicats toujours, mais plus affirmés. Avec une sensualité, cette fois directe et franche. Elle incarne alors un autre professeur de danse, toujours narcissique, utilisant les demoiselles qui l’écoutent comme des faire-valoir. Toujours ce rapport au corps trouble, qui se dénude, se travestit, s’impose une routine précise – elle se changera à plusieurs reprises, répétant inlassablement les mêmes gestes. La souffrance est toujours présente, peu importe qui elle interprète sur scène. Les seins comprimés, la posture à garder, la tension constante dans l’attente du geste à faire. Comme cette relation avec la médecine qu’Amélie entretient depuis toujours. Du corps ou de la tête: même chose. Pantin dans les bras de la science, espérant toujours un remède, découvrant toujours d’autres maux sournois, cachés, le corps en tension dans l’attente d’une libération, d’une finale.

Le portrait qui nous est dépeint est celui d’une jeune femme fort troublée. Parler de lourdeur est ici un euphémisme. Car c’est tout le poids d’une vie, d’une tête malade dont se déleste cette Amélie et que chaque spectateur doit recevoir. Nous sommes tous là à la regarder, à l’écouter, impuissants. Le malaise est souvent palpable, on ne sait trop que faire de toutes ces confidences, sinon en trouver un certain écho en nous-mêmes. Ce qui rend la chose d’autant plus difficile. On rit parfois, un peu, mais le sourire devient rapidement rictus, mâchoire crispée devant ces tableaux parfois incohérents ou encore empreints d’une certaine violence.

S’ajoute à cela le fait qu’on assiste à la fois à une pièce de théâtre qui n’en est pas vraiment une. À de la danse qui n’en est pas non plus. À une certaine parenté avec la performance, mais sans en être tout à fait. C’est étrange, déstabilisant. Touchant aussi. Mais parfois inégal et flou.

Par exemple, on questionnera la façon d’aborder la notion de genre: en effet, pourquoi se travestir en homme? Le genre masculin est évoqué une seule fois dans le spectacle, alors qu’Amélie explique les différences de couleur entre les vêtements féminins (rose, saumon, blanc) et masculins (blanc, noir). Mais rien n’explique ce choix. Cette partie du spectacle n’est pas claire: est-ce simplement le délire? Le fantasme qui prend place et s’incarne dans le travestissement?  Plausible, mais pas nécessairement évident. Ou encore l’alter ego sous forme de mannequin. Son utilisation semble parfois forcée et alourdit la pièce inutilement, alors que l’histoire seule, la narration, les gestes, le ton, la présence de cette jeune femme, bref tout est déjà très bien placé pour comprendre, du moins tenter de saisir la complexité de la maladie mentale. On n’y arrive pas, évidemment. Mais on y plonge avec efficacité, on assiste à un montage décousu de scènes, tout comme le cerveau malade arrive à en créer.

Des morceaux épars, des réflexions follement abouties ou non, des bribes de lucidité parmi des bulles fabulées, c’est un peu tout cela que nous propose « La jeune fille et la morve ». La morve? On imagine une chose qu’on refuse de voir, qui est sale voire dégoûtante. Comme la maladie, comme les désordres du cerveau avec lesquels on ne sait comment composer. Une pièce réellement intrigante et difficile à classer. Qui reste imprégnée dans notre tête, que l’on analyse encore longtemps après en être sorti. À voir.

***

Myriam Daguzan Bernier



Commentaires

  1. silvie brouillette dit :

    Très beau compte rendu. Ça donne envie même avec les bémols. Le titre de la pièce à lui seul, donne envie.

  2. myriam dit :

    Merci @silvie! oui c’est à voir, déjà juste pour réfléchir à la création, au récit personnel dans l’acte créateur..

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