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Publié par le 12 sept, 2012 dans Théâtre | commentaires

La sagesse des abeilles [Usine C – Escales improbables]

Crédit: Tristan Jeanne Valès

Un spectacle avec des abeilles. Il fallait oser.

Et bien les Escales Improbables l’ont fait avec la pièce-performance La Sagesse des abeilles, mise en scène par Jean Lambert-Wild, directeur de la Comédie de Caen-Centre Dramatique National de Normandie (France), Lorenzo Malaguerra, directeur du Théâtre du Crochetan à Monthey (Suisse), sur un texte de Michel Onfray, docteur en philosophie, fondateur de l’Université Populaire de Caen et essayiste prolifique.

Lundi 10 septembre, une causerie précédait la première du spectacle à la Salle Bourgie du Musée des Beaux-Arts. Malheureusement, avec Michel Onfray, difficile d’extraire une trame. Plusieurs thèmes abordés ont souligné sa maitrise d’une longue parfois absconse et bardée de références philosophiques. Michel Onfray affirme ses origines modestes, en tire un enseignement et souhaite « amener la philosophie aux gens » : il a réalisé cette volonté en mettant en place une Université Populaire de Caen, où l’on peut suivre des enseignements gratuits dispensés par des professeurs qui s’engagent à donner des heures de bénévolat. L’Université du Goût elle aussi revalorise un enseignement épicurien, où le savoir côtoie l’éducation du Beau et du Bon par l’expérience sensible. Le texte de la Sagesse des Abeilles, première leçon de Démocrite, fait le lien entre la fragilité des abeilles et leur potentiel de gardienne de notre humanité. Au travers de l’abeille, pollinisatrice et reflet de notre santé collective, nous confrontons notre propre rapport à la nature, aux choses essentielles et si fragiles : l’amitié, le lien filial, le cosmos, l’humain.

Lors de cette causerie, on aurait apprécié une prise de parole plus importante du metteur en scène, Jean Lambert-Wild, aux idées claires et bien exposées. Michel Onfray, philosophe de son état, a manqué sa cible : vulgariser la philosophie. Car l’étalage complexe et varié de références non expliquées n’est pas pour ouvrir la philosophie au plus grand nombre. Il souhaite amener la philosophie au public. Mais nous pourrions l’inviter à faire en sorte que le public soit capable d’accéder au discours philosophique, en lui exposant de manière claire les codes qui la sous-tendent, l’ouverture d’esprit nécessaire à sa compréhension et en vulgarisant ses concepts. Et à ceux qui exposeraient les difficultés de la philosophie et les recoins obscurs de cette discipline, nous opposeront un Albert Jacquard, scientifique et essayiste français, grand homme engagé et auteur d’actes de conviction, dont l’objectif lors de ses causeries est de rendre réellement accessible un discours, une idée, une pensée humaniste.

La Sagesse des Abeilles : 55 minutes bourdonnantes

L’intention était bonne. Avec deux metteurs en scène tels que Jean Lambert-Wild et Lorenzo Malaguerra, on s’attendait à une performance qui soit le reflet de toute une réflexion philosophique et existentielle sur notre propre condition. L’objectif était de mettre en vedette un essaim d’abeilles, métaphore engagée d’une fragilité qui nous touche, nous, humains. Les abeilles, enfermées dans un mannequin translucide, centre d’une démarche artistique faisant intervenir vidéoprojections et création lumière des plus recherchées, n’ont pas occupé l’importance que l’intention souhaitait de prime abord leur accorder. L’exposition de ce mannequin aux bras articulés est statique et la création lumière, qui reflète les mouvements des insectes, est bien trop figurative. La mise en scène, à la sobriété et au minimalisme louables, n’a pas réussi à refléter tout le travail en coulisses, la recherche pour respecter le mode de vie de l’essaim, la prouesse de mettre au centre d’un espace théâtral des insectes au comportement réglé et pourtant terriblement volatile.

Le texte demeure un support auditif à la fois poétique et philosophique, aux références nombreuses qui intriguent, que l’on aurait préféré écouter avec toute notre attention dans un autre contexte, afin d’en saisir toutes les nuances. Texte poétique et philosophique, le style un peu trop pompeux et bardé de références trop obscures gâche le rapport direct, évident, avec le sujet. La mise en scène aurait gagné à aller au-delà de la simple illustration du contenu : si Michel Onfray se sert des abeilles comme support à son texte, la mise en scène aurait dû se servir de son texte comme d’un support à une ouverture vers le monde réel, nourrissant d’autres niveaux de lecture. L’abeille comme symbole de vie et de mort, entité ambigüe et à double face, capable de faire du miel toxique de rhododendron ou de fleurs exquises, qui ne pique que pour se défendre, symbole cité par les pouvoirs qui y voient tantôt la représentation de la royauté tantôt celle de la république : l’abeille est évoquée au travers des mythes jalonnant l’histoire et les croyances humaines. Éloge du paganisme, du multiple ; hédonisme de l’homme tempérant, liberté de celui qui a conscience des règles qui lui sont imposées, l’abeille est le reflet de cette régularité et de ce rapport respectueux à notre environnement qui manque tant dans notre société avide de jouissance.

Si Jean Lambert-Wild affirme qu’un acte artistique ne peut faire autrement que d’être engagé, authentique, consistant, il ne va pas assez loin. L’objectif de ce spectacle semblait être de pouvoir réunir 3 univers : la scène, les abeilles, symboles du cosmos et de la nature et l’Homme, avec toute sa rationalité. Le but est manqué. Les questions posées à la fin sont pour la plupart sans profondeur et s’apparentent davantage à des effets de style. Elles nourrissent surtout le souhait de se faire voir, de se voir penser devant un public. Une sorte de Facebook oratoire où il faut se montrer. Cependant quelques questions ont enfin posé l’esquisse d’une réflexion plus approfondie et moins en surface : l’abeille disparait, symbole dérangeant d’une fin annoncée. Ce danger est dû à des facteurs humains, à nos golfs si pauvres en diversité florale et pourtant si avantageux à l’heure de démontrer notre statut social. Nos actes eux-mêmes entrent en collision avec l’existence de ces insectes qui symbolisent une certaine idée, verte et consciente, de la pérennité (certains apiculteurs souffrent de perte allant jusqu’à 80% voir 100% de leur ruche chaque année). Le discours philosophique est par trop perçu comme la Vérité émanant d’un auteur démiurge, alors que le doute est et demeure une donnée cardinale de la philosophie. On aurait souhaité des interventions plus larges du directeur de la Comédie de Caen, pourtant moins « people », mais qui apportait cohérence au discours et consistance à la rencontre informelle.

Spectacle aux intentions originales, porteur d’une symbolique prometteuse, La Sagesse des Abeilles superpose un discours baroque aux références pourtant pertinentes avec une mise en scène figurative et bien trop simpliste. Ce qui aurait pu donner lieu à un contraste des plus heureux, octroyant à la faille la fonction de terreau fertile à la réflexion, aboutit à un résultat qui nous laisse sur notre faim. Ayant obtenu la confiance des Escales Improbables et de l’Usine C, on se préparait à être surpris ou dérangés, du moins alpagués. Parachuter des abeilles est en effet improbable, mais le rendu en tant que tel est au final très prévisible, voir ralenti de longueurs pesantes. Le texte aurait gagné à être plus sobre, ce qui n’aurait aucunement empêché sa portée philosophique ou poétique. Arvo Pärt, musicien et compositeur estonien contemporain, indique justement que le nombre de notes importe peu : c’est leur justesse et la profondeur de chacune d’elles qui fait mouche.

Terminons par apporter de l’eau au moulin philosophique : à Montréal existe également une université Populaire qui offre des cours gratuits encourageant l’esprit critique,  l’ouverture à la philosophie et aux arts. Leur lancement de programmation a d’ailleurs lieu ce soir, 12 septembre, au Bar Populaire (6584 Boulevard St-Laurent). Il existe aussi la Nouvelle Acropole qui organise des cafés philo gratuits dans la ville et des cours payants. Enfin, le blogue philo.mtl donne toute l’actualité en philosophie à Montréal. Chez nous aussi, on parle de philosophie. La philosophie c’est d’abord la maitrise des contenus et des grandes idées apportées par des penseurs, un esprit critique et un engagement humaniste avant de constituer un catalogue de citations d’auteurs.

***

Aurélie Suberchicot



Commentaires

  1. Roux dit :

    En un peu plus concis, c’était un spectacle formidable, un sujet trop rarement abordé aujourd’hui, traité ici avec beaucoup de finesse et de subtilité. Un régal à déguster sans hésitation.

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