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Publié par le 12 sept, 2012 dans Théâtre | commentaires

Grain(s) [Théâtre La Licorne]

Photo: Maxime Côté

Anabelle Soutar est une découverte (tardive, je sais). Je me réjouis de la connaître.

Cette dramaturge férue de docu-théâtre est la maître d’œuvre de Grain (s), une pièce qui retrace le périple du fermier saskatchewanais Percy Schmeiser. L’homme courageux, une sorte de Claude Robinson des Prairies, a décidé, en 1998, de tenir tête à la multinationale Monsanto, un combat qui allait monopoliser plusieurs années de sa vie.

Anabelle Soutar a compilé, interviewé. Elle a lu des milliers de pages de transcription de procès. Elle a agencé toutes les informations qu’elle a recueillies afin de créer une trame narrative. Sa recherche colossale l’a amenée plusieurs fois jusqu’à la petite ville de Bruno, Saskatchewan, pour rencontrer Percy. Elle s’est tapé la condescendance d’un avocat, les témoignages contradictoires et le bordel politique propre à une affaire où la mauvaise foi règne. Tout ça afin de révéler les techniques d’intimidation d’une grosse compagnie type et sans arrêter pendant sa grossesse. J’allais voir Grain (s) en m’attendant à en sortir la veine du cou sortie, fâchée noire contre Monsanto. J’en suis plutôt sortie avec l’impression d’avoir appris, d’avoir compris, d’être libre d’en tirer mes propres conclusions. En effet, quelques mois après le début de sa recherche, la dramaturge s’est rendu compte que Percy n’était peut-être pas le personnage angélique et pur qu’elle imaginait. Elle s’est donc incluse dans l’histoire de la pièce de façon à être transparente vis-à-vis le spectateur, un choix qui prouve sa grande intégrité intellectuelle. On suit son parcours, alors qu’elle tente de comprendre ce qui s’est réellement passé à Bruno. On découvre ses doutes, ses moments de découragement.

Ce n’est que très brièvement qu’on nous parle de la question du principe de précaution dans le domaine des OGMs et ici, c’est plutôt celle de la « contamination » des champs par les plants OGMs qui est abordée. Et de quelle façon, dans les faits, cette propagation du gène modifié donne la possibilité à Monsanto d’élargir son bassin de clients de façon indue.

La mise en scène de Chris Abraham est dynamique. Des effets sonores ponctuent la progression de l’action. Une scène large accueille un coin cuisine, un coin bureau d’avocat et un coin laboratoire scientifique. Les acteurs naviguent entre ces lieux, les ambiances y sont complétées grâce à un écran géant et à une trame sonore. L’écran est particulièrement utile. En plus du clin d’œil au documentaire, les images, entre autres de champs enneigés, font qu’on s’y sent vraiment et permettent l’insertion de moments plus poétiques.

Photo: Maxime Côté

Tous les comédiens sont solides. Ça fait du bien de voir Guy Thauvette sur scène, si authentique. Son Percy Schmeiser a un aplomb exemplaire. Petit bémol, j’ai remarqué que la limite entre deux des personnages du comédien Alex Ivanovici est un peu poreuse. Son avocat de la défense et un autre de ses personnages ont le même tic langagier. Certains des nombreux témoins au procès, joués par la comédienne Mariah Inger, auraient avantage à bénéficier de repères visuels (costume, posture) plus marqués. Cela dit, le nombre impressionnant de personnages que les comédiens interprètent excuse sans doute ces écarts.

En tant que spectateur, Grain(s) nous interpelle, nous fait rire, mais nous demande aussi une forme de concentration mi-rationnelle, mi-émotive très différente de celle demandée par un autre docu-théâtre, par exemple Changing Room (à l’Espace Libre dernièrement). Une ressemblance se dessine tout de même. Je n’ai pas vu assez de pièces de docu-théâtre pour pouvoir parler de l’impression que ce genre théâtralme laisse avec précision. Je peux tout de même dire que s’il emprunte à la vie réelle (puisque les dialogues sont des transcriptions mot-à-mot d’entrevues menées par Anabelle Soutar), il établit pourtant une distance d’avec son objet parce que celui-ci est recréé soir après soir par des comédiens. Le spectateur de docu-théâtre n’est donc pas dans la même position que celui du cinéma documentaire (sans que ce soit pire ou mieux). Il n’est pas un voyeur respectueux, il lui reste encore à imaginer la réalité. Le docu-théâtre ne prétend pas offrir la vérité, mais bien l’interprétation par des artistes d’une version de ces faits. Le travail de la pensée, pour le spectateur, est donc différent, de même que le processus d’identification. La compagnie Porte-Parole d’Anabelle Soutar et d’Alex Ivanovici réussit avec brio à mettre en lumière « l’ambiguïté des objets sociaux et politiques » ainsi qu’à révéler « les enjeux réels derrière les enjeux apparents ». C’est un baume après toute la désinformation que nous avons endurée depuis quelques mois.

Grain(s) me fait regretter d’avoir manqué Sexy Béton, la dernière production de la compagnie Porte-Parole à propos de l’effondrement du viaduc de la Concorde.

Ce que Luc Boulanger de La Presse en pense

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Laurence Jeudy



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