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Publié par le 31 août, 2012 dans Théâtre | commentaires

Changing Room [Collectif Nous sommes ici - Espace libre]

Espace Libre, jusqu’au 8 septembre

Revenons environ 12 ou 13 années en arrière. Nous sommes à Québec et, honnêtement? Il ne s’y passe pas grand-chose. Les gens semblent tous les mêmes, l’ambiance est beige. Beige pâle. À l’époque, je connais très peu le milieu gai de Québec, j’en entends peut-être quelques échos ici et là. Je n’ai pas d’ami(e)s gai(e)s, lesbiennes ou bisexuel(les) et suis moi-même hétéro. Peu de chances donc, que je me retrouve là-bas. Les circonstances de la vie étant ce qu’elles sont, il aura fallu un ami gai nouvellement avoué pour y plonger. Et pas à peu près.

J’ai probablement passé 1 an, 1 an et demi à me tenir au Drague, le fameux bar où se passe le cabaret que l’on nous présente dans Changing Room. La première fois que j’ai assisté à un spectacle de personnificateurs féminins, j’ai réellement eu la piqûre. Je me suis retrouvée dans un univers tellement improbable. Entourée de personnalités extrêmement particulières, de gens en total décalage avec ce que j’avais connu jusque-là, des êtres qui se permettaient de rêver, de brasser un peu le quotidien. Rapidement, j’ai eu l’impression d’avoir trouvé une famille, un lieu où tout se pouvait, ou presque.

J’avais entendu des échos de la pièce avant d’aller la voir. Des amies l’avaient vu, dont une qui fait partie du spectacle. Je savais donc pas mal tout: les « punchs » que je ne vous nommerai pas, l’ambiance, l’inspiration. Quand je suis arrivée à l’Espace libre (renommé l’Espace lourd par l’animatrice), je me sentais dans mon élément. Je reconnaissais le « stage », je retrouvais d’un coup toutes ces soirées où j’avais pris un verre avec la « shooter girl » qui tournoyait autour de son petit bar, et où on allait casser la croûte au Zorba en attendant la deuxième et troisième représentation de la soirée.

Mais quand j’ai entendu Délice prendre la parole, j’ai carrément été parachutée 12 ans en arrière. C’était définitivement Réglisse (l’animatrice de la soirée est un personnage directement inspiré de ce personnificateur de Québec). Le même ton un peu nasillard, les mêmes expressions. J’ai rigolé ferme, mais j’ai été à la fois fortement ébranlée et émue. C’est une partie importante de mon passé qui se trouvait là, devant moi. Une époque où j’avais commencé à comprendre que oui, ma vie se consacrerait aux arts, et que la scène était une aire de jeux pour redéfinir le quotidien, l’existence, pour comprendre un peu plus l’être humain. Et c’est exactement ce que j’ai retrouvé dans Changing Room: un jeu, un laboratoire, une exploration fascinante et incroyablement prenante.

Prenez une scène et mettez-y des comédiens. Jusqu’ici tout va bien. Par contre, ajoutez le fait que ces comédiens jouent des personnages qui sont en fait des personnificateurs féminins qui existent réellement et travaillent bel et bien au bar Le Drague à Québec. Et qui, eux-mêmes, jouent des personnages. Compliqué? Du tout. On saisit très rapidement les différentes couches, et celles-ci nous permettent d’explorer davantage les questions de genre, d’identité sexuée et de transformation. Mais avant tout, de saisir la nature humaine dans ce qu’elle a de plus complexe.

L’équipe de Nous sommes ici n’en est pas resté là. Car il y a la partie sur scène, mais aussi celle dans les coulisses. On invite non seulement le spectateur à suivre un spectacle de personnificateurs féminins dit « traditionnel », donc avec numéros et interactions avec le public, mais on bascule rapidement dans l’arrière-scène pour découvrir ce qui se dit dans les loges. Ce balancement permet d’entrer dans la vie privée de chacun des personnificateurs et d’entendre ce qu’ils ont à dire sur leur cheminement, sur les dessous de ce métier souvent mal payé, difficile et peu reconnu. On épluche les préjugés qui se répètent autour de ces « drag queens » qui passent pour des excentriques voire des énergumènes. Mais sous le fard se cachent souvent des êtres extrêmement sensibles et qui ont leur lot de soucis. Réflexions et discussions entre deux numéros, échanges entre les uns et les autres, constats: c’est la vérité toute crue – et pas toujours jolie – qui se fait entendre. C’est là où l’on touche à de grands moments d’émotions.

S’ajoute à cela un côté encore plus véridique, qui fait réellement tomber le fameux quatrième mur avec une efficacité redoutable: les comédiens se mettent à nu – métaphoriquement parlant – et se présentent sous leur vraie identité (sociale et sexuée, car des femmes jouent aussi des rôles de « drag queen »). Ils ne sont alors plus des comédiens, mais bien des gens qui expliquent leur cheminement théâtral pour expliquer ce qui les a amenés à participer à cette pièce. Merveilleuse idée qui, encore une fois, nous déstabilise et nous laisse sur le qui-vive. Un sentiment qui demeurera jusqu’à la toute fin de la soirée.

Les allers-retours entre la scène et les loges sont brillants et juste assez bien dosés pour que les trois heures (ou presque) passent comme si de rien n’était. Oui, il y a quelques petites longueurs ici et là, mais on pardonne pour tout l’amour que ce show transporte en nous. Le public y a un rire franc, délesté du « stress social » que l’on ressent habituellement en public, parce que oui, ici, c’est vulgaire. Et c’est si rafraîchissant!  C’est d’ailleurs ce qui fait qu’on aime ou non les shows de travestis: c’est « dans ta face », avec toute la vérité, la cruauté des mots, ceux qui te donnent « du show pour ton argent » disons. Exit le « politically correct » et, franchement, on devrait en prendre bonne note. Il ne faut pas être coincé, il faut juste se laisser aller. C’est ce que j’ai fait, la salle aussi et nous avons tous jubilé. Même quand, tout à coup, on m’a saisit la main pour m’amener avec eux, dans les coulisses. Je ne m’y attendais pas, personne ne s’y attendait. Mais je me savais entre bonnes mains. C’était le meilleur spectacle pour que ce genre de situation, être choisie dans le public, m’arrive. Parce que j’ai tout de suite senti, tant dans le ton général de l’évènement que par ce qu’on m’a dit en coulisses à ce moment-là, que c’était tout naturel. J’avais l’impression qu’on me disait: « On se met tous à nu fille, c’est à ton tour là. » Pas moi Myriam, évidemment, mais moi comme « public ». Ce fut une superbe expérience.

De cette soirée, je suis sortie ébahie et transportée. Évidemment incapable d’être neutre devant ce qui représentait, sans équivoque, un plongeon direct dans mes souvenirs. Mais il demeure que, mis à part mon amour évident pour le sujet et son rendu, le spectacle est en lui-même habile, intelligent et sensible.

Bien sûr, on rit. Beaucoup. Mais on est surtout devant une vérité frappante. Il y a de la paillette et du glitter en masse, mais étonnamment tout ça ne fait que ressortir ce que nous sommes comme êtres humains, dans distinction de genre: des êtres émotifs, créatifs, voulant farouchement se faire une place dans ce monde, en définitive, bien étrange. Autrement plus étrange, à mon sens, que tout ce qu’on pourra retrouver dans ce spectacle.

Un show ambitieux qui réussit haut la main le pari qu’il s’est donné. « Une expérience personnelle et immédiate à chaque spectateur » et un « théâtre évènementiel et relationnel » explique le collectif dans son mandat. Que oui, que oui.

Que vous dire de plus que : courrez-y? C’est jouissif, libérateur, juste, excitant et, je le répète, sensible. Et je pourrais en ajouter encore. Faites-vous donc plaisir et allez-y.

Le spectacle sur le site de l’Espace Libre

La critique d’Alexandre Cadieux dans Le Devoir 

À propos de Myriam Daguzan-Bernier


Myriam est fondatrice et rédactrice en chef de ce blogue. Entre son boulot chez DHC/ART et au Centre Phi, elle est aussi pigiste chez Clin d'oeil. Dans ses temps libres (ça existe ça?) rien ne la rend plus heureuse que de passer des heures à fouiner sur le web pour dénicher plein de choses: musique, art, projets, bouffe, nouveautés, etc. Bref, vous ne la trouverez jamais loin d'un ordinateur ou de son téléphone un ti-peu intelligent.



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