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Publié par le 26 juin, 2012 dans Littérature | commentaires

Les Verrats [Édouard H. Bond]

Éditions VLB, 2012

Toute une semaine de relâche

David, Marco et Samuel ont quinze ans, ils sont en secondaire 3 à la polyvalente, quelque part à Laval. Ils aiment péter des gueules en sang, crisser des grappes de pétards à mèche dans l’allée des céréales à l’épicerie, s’enligner des clips de she-male sur RedTube (parce xhamster est « down »). Ils ont des opinions sut tout, sur les filles, sur les hippies, sur la meilleure MDMA dispo à l’ouest de la Vidéothèque. Leur porte-parole, c’est David, qui a non-seulement une fixation sur les pipes, les boules, et les plottes, mais aussi une sensibilité littéraire. C’est lui qui raconte l’histoire des Verrats, qui commence un vendredi midi du mois de mars et se termine au retour en classe, le lundi suivant la semaine de relâche, dix jours plus tard.

Verrats

Entre ces deux journées, qui clôturent le livre, il se passe une série de trucs pas très cathos et super scatos que je ne raconterai pas, parce que je crois que ça vaut la peine de les découvrir, ne serait-ce que pour se rappeler la sensation de grincer des dents. Amènes-en des dégueulasseries. On est pas des moumounes. On est capables d’en prendre. On a lu Bret Easton Ellis et Chuck Palahniuk. Ils sont heavy les petits crisses, mais on en a vu d’autres.

David, Samuel et Marco, ce sont des délinquants, voilà, c’est dit. Ce sont des jeunes qui ont un sens moral détraqué, qui commettent des méfaits pour le simple thrill d’en commettre. Comme le mentionne David à un certain moment, ils incarnent le mal, parce que c’est le fun, sur le coup. Parce que les conséquences ne viendront jamais. Ça fait peur, c’est traumatisant, mais surtout parce qu’on est rendus des adultes et on est loin de tout ça. Nous, on essaye de régler l’intimidation à l’école à grands coups de campagnes de sensibilisation, pendant que David, Marco, Samuel et leurs semblables vivent dans ce vrai monde-là, où ils règnent en maîtres.

Ils sont les « héros » de leur école, de leur quartier et d’une courte histoire qui n’a pas de sens moral non plus, qui part d’un point A et se rend à un point B sans avoir réglé quoi que ce soit. À un certain moment, David se trouve laid en se voyant dans une fenêtre, mais ce n’est pas une épiphanie, parce qu’on sait bien qu’il se trouve assez beau bonhomme en fait. À un autre moment, Marco vit un événement qui serait qualifié de tragédie familiale dans n’importe quel autre univers, mais qui ici est réduit à un email bourré de fautes dans lequel il rappelle à ses chums de ne pas oublier de « passés des doigts à [s]a santé » au party le lendemain. Ces gars-là, ils sont des verrats, effectivement, pas tant parce qu’ils sont perdus que parce qu’ils sont dangereux. Ils sont loin d’être perdus, en fait, ils connaissent le coin par cœur : ils sont chez eux. T’es mieux de pas te retrouver sur leur chemin.

David

On pourrait s’attendre pourtant à une sorte de rédemption, ou de catharsis puisque David est un personnage assez complexe, au fond. Assez complexe pour donner l’impression d’une profondeur psychologique. Mais non. David est complexe au sein de son groupe d’amis parce qu’il « connaît » des choses, il est capable de nommer des écrivains et de faire des références à la musique underground de la fin des années 70. Et il a l’air complexe aussi parce que c’est lui qui raconte, ce qui le place dans une position étrange d’analyste, ou du moins de chroniqueur.

Son langage est bancal, à moitié châtié, à moitié hardcore. Il parle au « nous » tout en enfilant les anglicismes. Il déforme l’orthographe pour reproduire fidèlement des dialogues (« ortrouver » pour « retrouver ») tout en utilisant des verbes comme « prodiguer ». David se drape aussi d’une conscience sociale qui semble apparaître parfois entre un coup de poing et un clip porno. Il se dira méfiant des médias de masse, qui ne font qu’abrutir les individus, et affichera un proto-anticapitalisme dans un poème constructiviste où des marques de commerces viendront symboliser l’asservissement de la masse.

Il est complexe dans la mesure où il nous glisse un peu entre les doigts et qu’on a du mal à le cerner. Je me reconnais en lui parce que j’ai fait mon lot de mauvais coups et d’intimidation soft, mais en même temps je ne lui ressemble nullement parce qu’il n’a pas de limites, alors que moi j’étais complètement inhibé par la loi, l’autorité, les conséquences, ce qui pouvait arriver si je me faisais pogner. Dans un long paragraphe qui ressemble à un manifeste de la délinquance, David énumère ce que lui et ses amis aiment faire, jusqu’où ils sont prêts à aller pour avoir du plaisir et sentir un peu d’adrénaline. Il parle entre autres de vider des bouteilles de Coke dans des boîtes aux lettres. Ça je l’ai déjà fait. Et de le lire dans un roman qui parle de l’adolescence, ou plutôt qui la laisse parler sans le filtre de la morale parentale, je me demande si ça me fit sourire, si ça me rappelle un bon moment, où si ça me traumatise. C’est de cette manière-là que David est complexe, parce qu’il nous fait nous voir double.

Et le fait aussi que sa « voix » ne vienne de nulle part, ni vraiment écrite ni vraiment parlée, est difficile à intégrer, à absorber. Le livre lui-même, narré par lui, n’est pas un livre au sens où il serait « écrit » plus tard par un David plus vieux, ou quelque chose du genre. Un David qui reviendrait sur ses années de bruit et de fureur, portant sur elles un regard avisé. Non, le livre est plutôt un document un peu flottant, qui surgit de la tête de David sans aucun recul. On dirait à la limite qu’il écrit ce qu’on lit durant la semaine même, ou un peu plus tard, avec les défauts de littérateur puéril un peu show off que ça suppose. À qui s’adresse-t-il? D’où parle-t-il? On sait pas. On saura jamais. Flou et déterminé à la fois, David restera éternellement un délinquant juvénile complètement inconscient de la portée de ses actes qui tripe sur H. G. Wells et les Ramones.

Edouard

Ceci étant dit, est-ce que ça empêche d’apprécier la lecture? Non, je ne crois pas. En fait, je crois qu’il y a peut-être un peu trop d’Edouard dans David, mais ça on s’en fout, c’est normal. Edouard voulait que David soit quand même un peu littéraire et pas trop littéral. Qu’il soit quand même un peu à même de relativiser ce qui arrive autour de lui et, sans nécessairement rendre les événements transcendants d’une vérité universelle, être capable de blower un peu pour les rendre intéressants. Ça fait un bon livre, somme toute, un livre qui n’a pas la prétention d’élever les jeunes au rang de martyres ni de les juger ou de les condamner. Les verrats est un livre qui nous permet de retourner un tant soit peu au cœur de ces années qui marquaient non pas notre évolution, mais notre ébullition. C’est crissement déjà ça.



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