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Publié par le 7 juin, 2012 dans Cinéma | commentaires

Laurence Anyways [Xavier Dolan]

*Cette discussion dévoile certaines scènes du film. Libre à vous de poursuivre la lecture.

Daniel:

Hier après-midi, avant de me rendre au Quartier Latin pour la représentation de 19h de Laurence Anyways, je parlais avec une amie qui l’avait vu la veille. Je lui ai demandé comment elle avait trouvé ça et elle m’a répondu quelque chose d’assez intéressant. Elle m’a dit, clairement, le réalisateur a pris le dessus sur le scénariste, dans le cas de Xavier Dolan. S’il y avait eu deux personnes différentes sur le plateau, un réalisateur et un scénariste, ce dernier aurait pété sa coche.

J’ai repensé à ça en voyant le long film, en plongeant avec ravissement dans la suite d’images, de cadrages, de plans, de sons, de chansons et de costumes d’époque qu’est Laurence Anyways. Tout ça est évidemment d’une grande beauté, et n’importe quel amateur de cinéma se réjouira de l’attention portée ici aux détails et à l’esthétique en général, un peu au détriment du scénario.

Peut-être pas n’importe quel cinéphile, non.

Il y aura toujours quelqu’un pour dire que Dolan est un imposteur qui ne fait qu’étaler sa culture cinématographique (sa culture générale aussi) sur pellicule, qu’il n’est rien d’autre qu’une pâle copie de l’ensemble des influences qui composent les tableaux qu’il nous offre, bref qu’il n’est pas plus grand que la somme de ses parties. Personnellement, j’ai ressenti ça en regardant son premier film, que j’avais trouvé insupportable de maniérisme et de clins d’œil snobinards à ce cinéma qu’on ne trouve qu’à la Boîte Noire et à la littérature française de la Pléiade.

Sauf que maintenant je m’en fous. Je suis passé de l’autre côté. Après Les amours imaginaires, je suis passé du côté de ceux qui disent et répètent à qui veut bien les entendre qu’on s’en fout que Dolan soit snob, qu’on s’en fout qu’il soit prétentieux et arrogant, qu’on s’en contrefoute qu’il soit show off et hipster en plus, avec son toupet et ses lunettes.

Qu’est-ce qui s’est passé? Je pense que ce qui s’est passé, c’est que je me suis rendu compte, d’abord, qu’il était capable d’être drôle (un aspect qui m’a complètement échappé dans J’ai tué ma mère, mais qui est sans doute présent, je ne sais pas), et, ensuite, qu’il était ambitieux pour vrai, dans le bon sens du terme. Pas dans le sens d’aller chercher les bons appuis pour faire un film à 19 ans parce que son père est dans le métier et qu’il a été enfant comédien, etc. Ambitieux dans le sens de créer des objets artistiques plus grands (pas parfaits et ciselés comme les films de Bernard Émond; pas brillants et intellectuels comme les scénarios de Denis Arcand, juste plus grands, pour ce que ça veut dire, plus débordants) que ce que tout le monde autour de lui pense qu’il est possible de faire, raisonnablement, dans un milieu et dans une situation culturelle et sociale donnée. Xavier Dolan amène quelque chose comme du glamour dans le cinéma québécois, et ça me fascine. Je ne sais pas comment le dire autrement : je trouve ça cool.

Mais je m’égare. J’ai donc repensé à ce commentaire de mon amie en écoutant Laurence Anyways, et j’étais assez d’accord. Presque tous les défauts du film, à mon sens, viennent du côté scénariste de la personnalité de Dolan. S’il y a quelque chose qui cloche, dans Laurence Anyways, qui accroche, c’est quand les gens parlent, quand ils s’expriment ou se fâchent, comme quand Fred (jouée par Suzanne Clément) pète une coche solide au resto. Ou quand les scènes sont trop longues, allongées artificiellement par un détail narratif superflu, comme une conversation entre des « folles » sorties tout droit de l’univers de Michel Tremblay, à propos de leur héritage.

En écrivant ça, je suis totalement conscient qu’on pourrait me dire que je délire, que la scène d’hystérie de Suzanne Clément est un grand moment de cinéma et d’interprétation (comme la fameuse scène d’Anne Dorval au téléphone, dans J’ai tué ma mère, que tout le monde a adoré et qui, moi, m’a fait décrocher d’aplomb), que les « folles » sont jouissives à entendre et à regarder, et je pourrais argumenter et défendre mon point de vue. Mais ce n’est pas l’endroit pour le faire ici. En tout cas pas pour le moment.

En fait, en regardant le film, j’ai compris quelque chose d’autre, quelque chose de fugace et de pas très intelligible (dans le sens de raisonné) au sujet du cinéma que Dolan essaie de faire. Je me suis rendu compte qu’on n’en avait rien à foutre de la perfection, et que cette offrande qu’il me faisait, elle satisfaisait au plus haut point mes sens et mon intelligence, malgré ses imperfections et ses rugosités. Oui, le film est trop long, tout le monde l’a dit, mais on ne s’accordera jamais pour trouver exactement ce qui aurait dû être coupé, alors… Oui, il nous en met plein la vue et les oreilles avec la musique et les ralentis léchés, ce qui (pour certains) n’est que de l’esbroufe qui dissimule une superficialité psychologique, mais je pense au contraire que cette surenchère est tout à fait parlante et qu’elle en dit long sur l’histoire que Dolan veut raconter, sur le drame existentiel que vivent ses personnages.

Et ne serait-ce que pour la scène finale au bar où Laurence et Fred se revoient après trois ans et que… ouf. Quelle scène sublime.

J’arrête là-dessus. Qu’est-ce que t’en penses, Myriam?

Myriam: 

J’en pense ceci.

Après une bande-annonce frappante avec une musique extrêmement bien choisie, Xavier Dolan nous revient avec un troisième film. Et un sujet plutôt délicat: la transsexualité. Un homme qui veut devenir une femme. Une femme prise dans le corps d’un homme. Des questions dérangeantes et difficiles campées dans un décor des années 80-90.

Xavier Dolan s’en permet, tu le dis toi-même. On le traite d’ailleurs souvent d’arrogant parce qu’il a de grandes ambitions. Récemment, je trouve que les médias ont mis plus d’emphase sur les déceptions qu’il a eu lors de son passage à Cannes, que sur son film. En général, on lui en voulait d’être déçu, d’être assez « prétentieux » pour lever le nez sur Cannes. Il est allé à Tout le monde en parle en discuter. Cette émission que j’écoute que pour les invités politiciens la plupart du temps, car c’est là (tristement) que se passent les débats de fond (sic) sur notre avenir en tant que société. Bref, je m’égare aussi. Toujours est-il qu’il s’est bien défendu – car c’est une attaque qu’on lui faisait – et a expliqué avec intelligence qu’on a droit, dans la vie, d’avoir de l’espoir. De se dire qu’on est pas toujours né pour un petit pain. Qu’on peut vouloir plus, exiger de la vie. Et c’est ce qu’il fait ce Xavier Dolan, il se permet. Mais, encore là, cette affirmation est erronée. Je n’aime pas le terme « permet ». Il implique une forme de violation, une façon d’outrepasser un ordre établi. Je dirai donc Dolan fait. Il crée, il tente des choses. Et dans ce que tu écris, Daniel, c’est un peu ce que tu as vu aussi à ce que je comprends.

Personnellement, j’ai été émue et troublée par ce film. J’ai aimé cet amour fou, cette relation improbable. Le film est venu chercher la Myriam d’une ancienne vie, celle qui se tenait au Drague (Québec) avec ses amis travestis. Celle qui les a vu ces « folles » à la Michel Tremblay, à la fois improbables personnages, mais en même temps véritablement comme ça: too much, colorés, bruyants, irrévérencieux, bitch. On pointera du doigt cette marginalité du doigt, on la trouvera trop « loud » pour être acceptable, peut-être. Ça ne m’a pas dérangé. J’ai pris ce film à bras le corps, comme une grande célébration de la beauté, de l’amour. Il y a des scènes dans ce film qui sont à se tirer par terre tellement elles sont belles, tellement elles ont une intensité presque intenable parfois. Quand Fred va se défouler dans un party glamour par exemple. On tombe presque dans le vidéoclip, on tombe dans une esthétique ultra léchée avec un côté chorégraphique qui, ma foi, satisfait grandement. Mieux, c’est pratiquement un orgasme visuel. Ça n’a comme pas rapport quand on y pense, mais c’est là est c’est beau et éclaté. Dolan semble nous dire: tiens, je vais t’en mettre plein les yeux pendant 3 heures. C’est baroque tellement c’est chargé. C’est décadent, over the top. Et personnellement: j’ai A.DO.RÉ.

Je suis sortie avec cette impression quand j’ai visionné Les Amours Imaginaires. J’étais emportée, émue, fascinée. Des gens m’ont pointé des défauts, des incohérences et, sérieusement? JE M’EN TAPAIS TELLEMENT. Dolan m’offrait, littéralement, une oeuvre d’art. Oui, il est fort probable qu’on soit chamboulée par l’efficacité du choix musical, par les références évidentes à Wong Kar Wai ou encore Almodovar, par ce tourbillon visuel et bourré de références. Oui, je l’entends et l’admets. Mais comme tu dis Daniel, toi tu es passé de « l’autre côté »? Moi j’y suis depuis le début. Go, Dolan, Go. Tsé.

Je suis sortie de ce film comme abasourdie. Oui, il y a des longueurs, mais elles desservent bien le film. Autant certains éléments sont « rugueux » comme tu le dis si bien, autant j’ai trouvé que le mélange entre cette rugosité, qui crée certains malaises oui, et les parties plus léchées sont pourtant nécessaires. L’amalgame entre les deux est efficient, il permet de suivre le fil de cette histoire tellement absurde – pas dans le sens « drôle » du terme, mais véritablement « décontenançant »disons. Ce film ressemble à la vie dans ce qu’elle a de plus absurde. Quelle situation aberrante, quel moment de vie extrême. Imagine, tu aimes quelqu’un de tout ton être, mais cette personne veut changer de sexe. Ce n’est même pas l’amour qui fait défaut, il est là, il est fort, mais c’est l’impossibilité de pouvoir aimer l’autre avec l’attirance que tu avais pour lui/elle, c’est comme un coup de poing dans la face.   Mélange tout cela à des sentiments amoureux forts, des questions existentielles, des besoins affectifs, des incompréhensions profondes aussi, un peu tout ça quoi. Ça donne des êtres humains sur la pente raide, et un film qui s’y fait prendre aussi, inévitablement.

J’ai l’air vendue au film; je crois que c’est un peu le cas. J’en parle avec beaucoup de sentiments entremêlés encore, avec une charge émotive puissante qui me reste au fond de la gorge et qui me donne ce drôle de mélange entre une envie de pleurer toutes les larmes de mon corps et sourire tendrement devant la beauté et la tristesse infinie de ce récit. Et la résurgence après tout cela. Comment vivre sans toi? Comment vivre avec toi? Comment vivre? Point. Je ne sais pas, j’ai été happée littéralement. Je ne pense pas réussir à en parler de façon neutre. C’est comme impossible de rester neutre devant ça…

Et vous, vous en pensez quoi?

À propos de Myriam Daguzan-Bernier


Myriam est fondatrice et rédactrice en chef de ce blogue. Entre son boulot chez DHC/ART et au Centre Phi, elle est aussi pigiste chez Clin d'oeil. Dans ses temps libres (ça existe ça?) rien ne la rend plus heureuse que de passer des heures à fouiner sur le web pour dénicher plein de choses: musique, art, projets, bouffe, nouveautés, etc. Bref, vous ne la trouverez jamais loin d'un ordinateur ou de son téléphone un ti-peu intelligent.



Commentaires

  1. davidhbrt dit :

    J’ai vu le film, genre à la deuxième journée de sa sortie en salle. Je l’ai vu au DIx30 de Brossard en plus. Voir Dolan au Cinéplex de Brossard, c’est comme surréaliste un peu, avec une salle remplie de marginaux de la banlieue (I guess). Je ne suis pas un grand connaisseur de cinéma. Ce qui transparaît dans vos commentaires à tous les deux, c’est que Laurence anyways serait hyper-généreux esthétiquement. Or, mon premier commentaire en sortant de la salle était celui-ci : il s’est fait plaisir, comme si c’était son dixième film. Vous semblez être dans une situation où, ce qui fait tripper Xavier vous fait tripper aussi. Tant mieux. Je n’en suis pas là encore. Moi, j’aurais pris un scénario plus serré. J’aurais coupé dans les matantes drag, et peut-être davantage. Malgré tout, j’ai fort apprécié et que j’ai l’impression que ce film sera un comme un bon vin. Concernant les scènes de « petage de coche », ça me semble être sa signature. Elles sont bien écrites et ont le mérite de placer le spectateur dans un état jubilatoire ou bien dans un malaise total.

    C’est cool de vous voir échanger comme ça les ami(e)s.

  2. Jacques Desrosiers dit :

    Juste une remarque sur ce que dit Daniel au sujet de J’ai tué ma mère : j’ai trouvé la première moitié du film très drôle, en tout cas j’ai éclaté de rire souvent, le temps peut-être de s’habituer aux personnages ou au décor… J’ai de la misère à croire que cet humour était involontaire de la part de XD.

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