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Publié par le 1 juin, 2012 dans Théâtre | commentaires

Sur le concept du visage du fils de Dieu [FTA 2012 - Théâtre Jean-Duceppe]

Théâtre Jean Duceppe – Jusqu’au 3 juin

Par où commencer? Je ne sais trop. Je suis sortie perplexe de ce spectacle, la tête pleine de questions. Depuis hier soir, j’essaie de formuler ce que j’ai ressenti. C’est difficile. Je tenterai d’en dire un peu ici.

Résumons d’abord la pièce. Deux hommes sont sur scène: le père et le fils. En fait, plutôt trois: le visage du Christ (il s’agit d’une toile d’Antonello da Messina), bienveillant et doux, surplombe la scène. La trinité est complète. Le fils, prêt à partir au travail, donne son médicament à son père et veut l’installer pour la journée, mais ce dernier, incapable de se retenir, souille alors le divan immaculé de ses défécations. D’ailleurs tout est blanc: lit, plancher, divans, table basse, chaises. L’ensemble se retrouvera éventuellement taché par les expulsions incontrôlées du père.

Celui-ci pleure et signifie son profond malaise ainsi que son désespoir face à la perte de contrôle de son propre corps, face à la perte de dignité qui l’afflige. On assistera à une scène semblable à trois reprises, c’est à dire jusqu’à ce que le fils n’en puisse plus et que, découragé, il se tourne vers la figure du Christ afin d’apposer ses bras sur ce visage affable. Dans un geste qui semble à la fois une recherche de réconfort, mais aussi une capitulation.

Il quittera ensuite la scène, laissant le vieil homme seul sur son lit, assis dans ses excréments. Des enfants entreront peu après sur scène, tous affublés de sac à dos rempli de grenades. Grenades qui termineront leur trajectoire sur le visage du Christ avec des bruits de détonations retentissants. La toile sur laquelle est représenté le visage saint finira aussi par se gonfler, se distordre et finalement être graffitée et déchirée.

C’est un peu un rendez-vous avec soi-même auquel nous convie Castellucci. Notre propre mort, l’abandon éventuel de notre corps, la vieillesse, la place de l’espoir dans tout ce portrait. Inconfortable pour le spectateur, lourd et dérangeant, le spectacle nous positionne devant l’éventuelle déchéance de notre être physique, devant l’impuissance qui nous guette face à cela. Il y a aussi une beauté à travers tout cela. Le fils qui prend soin de son père, qui nettoie ce corps affaissé et malade avec beaucoup d’amour et de tendresse. Cette importance du toucher, le soin apporté à l’autre.

Et la représentation du Christ qui pèse, par la dimension de l’image d’abord, mais aussi par ce regard indéfinissable, cette absence/présence que l’on ressent à sa vue. L’action iconoclaste qui est perpétrée sur cette image est déstabilisante et nous interroge. On réfléchit à ce qui est tabou, à ce qui est interdit, à ce que l’on doit montrer et inversement, à ce qu’on accepte de voir. Et cette vieillesse qui s’impose sur la scène, indécente à nos yeux perpétuellement gavés à la beauté et au tonus. En même temps, n’y a-t-il rien de plus naturel qu’un corps qui vieillit? C’est comme si on nous remettait en plein visage à quel point on a évacué la mort de notre quotidien. C’est une fuite perpétuelle que l’on effectue jour après jour avec notre propre corps. On l’empêche de vieillir, on le maquille, le modifie, l’entraîne, et inversement on l’oublie aussi à force de virtuel.

Castellucci nous montre rien de moins que cette vie, parfois insupportable, parfois plus soutenable. Notre existence où la foi a pour beaucoup été évacuée, où rien n’est moins sûr que l’existence de Dieu. On en sort incertain: en quoi, en qui je crois? Comment je vis avec la maladie, avec un corps qui fout le camp, avec la mort? L’intellect est-il suffisant pour jouir de la vie? Une leçon d’humanité en quelque sorte.

Un spectacle qui demeure définitivement ancré là, quelque part dans notre tête et qui fait tourbillonner une quantité infinie de questions. C’est certainement dans tout cela que la pièce prend sa puissance: sa force évocatrice, son appel à la discussion, son exigence envers le spectateur qui se doit de réagir, trop interpellé physiquement et émotionnellement. Que ce soit de façon positive ou négative, elle impose avec force une réflexion et aussi une pérennité. Impossible d’oublier ces images fortes.

Et c’est pour ça que j’aime l’art de tout mon être: car il nous rappelle que nous sommes des êtres intelligents et sensibles, capables d’analyses et de grands questionnements. Et aussi, bien sûr, d’émotions. .

À vivre.

Matthieu Dugal est allé voir la pièce et a offert, sur le vif, ses impressions. Chapeau pour l’exercice qui ne devait vraiment pas être aisé à réaliser:

Une critique sur MonThéâtre.qc.ca




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