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Publié par le 18 avr, 2012 dans Littérature | commentaires

Malgré tout on rit à Saint-Henri [Daniel Grenier]

« À travers ces nouvelles, portraits, confessions et errances, Saint-Henri se dévoile pas à pas. Ou se dissimule peu à peu. »

Voici ce que dit la fin du résumé inscrit sur la quatrième de couverture. Retenons surtout la dernière phrase, et pour cause: Saint-Henri n’est qu’un prétexte. Si l’on s’attend à découvrir ce quartier ouvrier de Montréal, à en définir les moindres racoins, à comprendre son essence même, on sera plutôt surpris de n’y trouver que quelques mentions dudit lieu. Saint-Henri disparaît carrément sous les histoires à la fois absurdes et extrêmement étranges que nous propose l’auteur. Du Brésil à la Russie, en passant par le centre-ville de Montréal, et minimalement de Saint-Henri (quand même), on fait la rencontre de personnages plutôt névrosés et définitivement obsessifs.

Oui, obsession est certainement le mot qui ressortira de ce bouquin. Obsession des mots, des détails, des gens, éventuellement de sa propre personne. Les personnages – presque tous masculins – sont obsédés par l’image qu’ils projettent, une forme de narcissisme presque attendrissant tellement il semble inconscient, intégré. Ces hommes ont un côté pathétique, mais aussi touchant de par ce regard névrotique qu’ils portent sur les choses. La langue est particulièrement triturée, avec un fort intérêt pour le vernaculaire, mais aussi pour les accents et touches singulières qu’une prononciation précise peut apporter à certains mots. D’ailleurs, suivez l’auteur sur Twitter pour y lire ses tweets ponctués de transformations ludiques de la langue française.

Son écriture donne souvent l’impression que l’auteur parle tout haut, qu’il nous fait assister au fil de ses pensées, débitées sur un ton interrogateur. Cette adresse n’interroge non pas quelqu’un, mais plutôt l’univers entier, comme une série de questions existentielles sur des sujets de plus ou moins grande (moins que plus) importance. Tout devient propice à une analyse en règle des différents éléments du quotidien, mais aussi des émotions ressenties. C’est si détaillé qu’on en sort avec cette forte impression qu’en essayant de couvrir tous les angles possibles, il a vampirisé ses sujets. Il en va de même des personnages. Pensons à ce jeune homme, dans la nouvelle Les mines générales, qui fait sienne la culture brésilienne, perdant par le fait même toute substance, devenant carrément l’Autre.

Cela nous amène rapidement face à deux constats: il y a d’abord une fascination réelle à voir aller l’auteur qui semble se délecter de ces digressions langagières. D’autre part, ce n’est pas sans amener une lourdeur, apportant ce sentiment d’en sortir gavé, saturé. Il y a là un effet déstabilisant; on aurait même tendance à croire que le recueil est inégal.

La plupart des nouvelles sont très courtes et nous offrent un aperçu précis, un point de vue presque chirurgical de ce narrateur qui dépeint des situations pour le moins banales. Par contre, celles-ci deviennent rapidement imprégnées d’une inquiétante étrangeté dans laquelle on demeure plongé. Ces nouvelles se terminent la plupart du temps dans un profond sentiment d’impuissance, voire de complète aberration devant les « grands mystères de la vie ». Ainsi, l’auteur nous laisse fréquemment sans réponse, comme si on avait surpris une partie de récit narré par quelqu’un dans le métro et qu’on en débarquait avant d’avoir obtenu la fin. À nous de spéculer, maintenant.

Il y a donc une certaine part de frustration, un sentiment d’inassouvissement prégnant. On tourne les pages dans l’espoir, toujours, d’arriver à une certaine conclusion. Pas qu’on soit si obtus et qu’il nous faille une jolie histoire linéaire, mais on demeure avide de saisir quelque chose. Quoi? On ne sait trop. L’auteur nous donne l’impression de se jouer de nous. Il nous entraîne dans son verlan personnel parfois hermétique – un peu à la manière de petites « inside jokes » -, et nous construit des personnages insaisissables et résolument compulsifs.

On ferme le bouquin, repu. Repu comme après un gros repas où il faut détacher ses pantalons. Déstabilisé par tant de mots, tant de place prise par ce recueil: dans notre imaginaire, dans notre tête et dans notre bouche pour former ces mots détournés, inventés. Vous savez avec cet air un peu niais et ahuri de quelqu’un qui lit des instructions ou des ingrédients en murmurant. On se sent même un peu à côté de ses pompes, comme on dit. Comme si l’auteur avait réussi à nous vampiriser, nous aussi.
Une lecture aux multiples questionnements.

Salon double a rencontré Daniel Grenier

À propos de Myriam Daguzan-Bernier


Myriam est fondatrice et rédactrice en chef de Ma Mère Etait Hipster. Pigiste à temps complet, vous pouvez la lire au Huffington Post Québec, chez BRBR et à L'Actualité. Elle est également gestionnaire de communauté pour l'émission LIRE à ICI ARTV et édimestre pour Châtelaine. Dans ses temps libres (ça existe ça?) rien ne la rend plus heureuse que de passer des heures à fouiner sur le web pour dénicher plein de choses: musique, art, projets, bouffe, nouveautés, etc. Bref, vous ne la trouverez jamais loin d'un ordinateur ou de son téléphone un ti-peu intelligent.



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