Alexandre Soublière – Entrevue

Alexandre Soublière a fait paraître son tout premier roman il y a quelques mois déjà, le fameux Charlotte before Christ. Un livre qui, pour un auteur qui n’était pas connu dans le milieu littéraire, a reçu une visibilité extrêmement grande et, honnêtement, j’étais bien curieuse de savoir pourquoi. J’ai lu ce roman il y a quelques jours et j’en suis sortie enchantée, traversée par l’impression d’avoir croisé un roman franchement solide. Une lecture qui marque, quoi. J’ai eu envie d’en savoir plus sur l’auteur, sur son processus d’écriture et sur certains sujets abordés dans le roman. Alexandre Soublière s’est gentiment et généreusement prêté au jeu de l’entrevue:
1) Où écris-tu? Dans quelles circonstances?
Quand il n’y a pas de soleil. Je n’aime pas le soleil. Ou peut-être le matin si le café est bon. Je peux être distrait pendant le premier jet, parce que c’est toujours un peu poche de toute manière. L’important, c’est de pouvoir bien se concentrer à la relecture. Je n’ai jamais travaillé dans un espace public ou un café, je ne suis pas capable d’arrêter d’observer les gens. J’aime ma maison.
2) L’écriture pour la télévision et pour un roman: est-ce le même processus?
On m’a enseigné à écrire pour la télévision, on ne m’a jamais appris à écrire un roman. En pratique, je n’ai écrit professionnellement que pour le web jusqu’à maintenant. J’ai essayé de construire le roman avec les mêmes pivots qu’un film d’action. Le même temps entre les pivots, je veux dire. J’ai fini le roman pendant que je passais l’été à New York avec ma copine, d’ailleurs, où j’y ai suivi quelques ateliers de scénarisation. C’est là que j’ai commencé à voir l’histoire en différents blocs/scènes.
Mais ce n’est pas pareil, puisque le roman s’écrit seul, pas en équipe, et avec moins de deadlines. Ce qui se ressemble dans le processus, ce sont les plans et gribouillis sur des feuilles collées au mur devant mon ordi. Et moi dans la lune toute la journée. Ou qui me parle à moi-même en mimant les gestes des personnages dans la rue. Ma blonde rit de moi beaucoup (et/ou me trouve pathétique).
3) Par rapport aux autres voix masculines du moment (disons au Québec), comment tu te situes?
Malheureusement, je lis surtout des essais et des trucs d’information ou de journalisme sur des sujets ou événements (Follow Us or Die, entre autres, pour CharlotteBC). On dirait que ça m’inspire davantage. J’me situe vivant et pas rempli de pourriture (souvent ceux que j’aime sont morts). Il m’arrive de me sentir près de certaines voix féminines qui publient des textes sur le web (une amie de Vancouver, entre autres). C’est une belle façon de rendre la littérature DIY et, parfois c’est croche ou cru ou maladroit, mais c’est ça que je trouve beau.
Je ne suis pas certain de tant ressembler à Bret Easton Ellis, même si je prends très bien la comparaison sans me plaindre. Je l’avais brièvement rencontré à NYC justement cet été-là, le temps de lui serrer la main lors d’une lecture d’Imperial Bedrooms, ça s’est peut-être logé dans mon inconscient.
4) Marie-Hélène Poitras a dit que ton roman ferait faire une « crise cardiaque aux baby-boomers ». Tu adhères aussi à cette vision. Pourtant, il me semble qu’ils se sont souvent fait reprocher d’avoir défoncé des portes ouvertes, d’avoir tout essayé et d’être blasé par notre jeunesse qu’ils trouvent « peureuse », « lâche ». Crise cardiaque pour le langage peut-être, mais pour le reste, vraiment? Est-ce aussi une forme »d’écoeurement » par rapport à cette génération justement qui crée des discours tels que celui de Sacha? Disons, un fossé générationnel difficile, voire impossible à combler?
Ah moi je n’ai fait que répéter ce que Marie-Hélène avait dit, je ne sais pas si j’y adhère ou non. Les gens du Boréal sont majoritairement babyboomers, je crois, et ne semblent pas avoir eu peur. Ne vous inquiétez pas, mon but n’était pas de donner des troubles cardiaques à qui que ce soit, il y a des manières plus douces de régler les problèmes à venir des retraites et des pensions. Jusqu’à maintenant, tout l’monde se porte bien, et je leur souhaite. Je voulais surtout faire un portrait. Poser des questions, sans nécessairement y répondre. C’est vraiment à propos d’essayer de trouver sa place.
On n’a pas encore eu le temps de prouver si on était vraiment « peureux » ou « lâche ». On verra bien.
Sacha n’est pas QUE le produit d’un fossé générationnel. Il y a d’autres facettes à sa désillusion. Ce qui choque le plus certains babyboomers, ce n’est pas la porn ou la violence, c’est de voir qu’on ne consomme pas la culture pop qu’ils essaient de nous fourrer dans la gueule constamment. Et particulièrement au Québec, où règne une espèce d’hégémonie de la « culture de matante » dans les médias mainstream. Les personnages du livre ont de la difficulté à s’y reconnaître et donc, déserte. À 22 ou 23 ans, ils se sentent à part.
Oui, on le voit qu’il y a quand même des efforts, Jimmy Hunt a eu un 45 secondes à Star Ac, une rousse a été invitée à TLMEP pour défendre son point de vue sur la grève. Mais est-ce que c’est assez? En même temps, j’me dis qu’on peut très bien faire sans les médias de masse parfois. Anyway, une vraie sous-culture perd son statut aussitôt qu’elle joue le jeu corporate. Les JAMC n’auraient jamais joué à American Idol! Ou Nirvana seraient allés, mais auraient tout cassé.
Oui, il y a des bijoux au Québec, certains connus, certains moins. Mais il reste que je suis jaloux parfois, exemple, de la télé (j’suis accro aux séries en général) du UK qui ose faire des séries comme les Misfits ou Skins. J’admire les USA qui s’essaient à rajeunir leur humour avec Bored to Death, Portlandia, ou même en engageant un certain style de candidat à SNL.
5) L’association systématique qui se fait entre toi et ton personnage (on est un peu tous porté à le faire, je crois bien), cela t’agace, te plaît ou encore t’indiffère?
C’est normal, je lui ai donné tous mes défauts. Quand les personnages ne sont pas vrais, je trouve ça plate. Et mes personnages ont la plus pure des libertés d’expression. Même moi je ne peux pas leur brimer ce droit. Étrangement, beaucoup de filles m’ont dit qu’elles s’identifiaient énormément à Sacha, ou qu’elles en étaient tombées amoureuses. Si j’lui ressemble, c’est ça la question? Haha! Non, en vrai je suis plus gentil et très doux, comme un chat. On a juste un peu la même rage.
6) Le sexe prend une large place dans le roman. Il est à la fois excitant, réconfortant et en même temps, il y a quelque chose de violent et agressif. Il est à la fois un palliatif, un exutoire temporaire. Il semble que ce soit un sujet qui est prégnant chez une majorité d’auteurs masculins (je pense à Éric McComber, ou Pierre-Marc Drouin par exemple). On doit tirer quoi de ces portraits plutôt démoralisants face à la sexualité masculine?
Les filles m’ont enseigné comment vivre le sexe. J’ai tout appris d’elles. Sacha est aussi violent envers lui-même qu’envers Charlotte et vice-versa. La violence n’est pas toujours souhaitable, mais je pense que les deux personnages restent assez égaux malgré tout, et c’est ce que je trouve important. Quand je lis des romans sur la sexualité féminine qui me font me sentir comme un gros gars dégueu, ça, j’trouve ça crissement démoralisant si tu veux mon avis.
7) Et la présence féminine: à la fois extrêmement centrale (on a à faire à un amoureux fou, un dépendant même), mais aussi vraiment secondaire (Charlotte est connotée pour beaucoup en « objet sexuel »), comment l’expliques-tu?
J’imagine que c’est dû au combat entre ces deux exactes visions de Charlotte dans la tête de Sacha. Je cite brièvement Ulysse et Pénélope dans le roman, mais j’aurais très bien pu prendre le Lancelot de Chrétien de Troyes aussi. Je pense avoir lu Les souffrances du jeune Werther 2 ou 3 fois pendant l’écriture du roman. Sacha a besoin de Charlotte pour combler le vide dans son âme, oui, mais il a aussi besoin d’elle pour aider le narcissisme de son prochain profil pic Facebook. Sacha est très conscient de son propre mythe. Et la descente pour lui commence vraiment lorsqu’il se filme en porno maison avec Charlotte. Il y sent la fin, et réalise que sa propre sexualité est maintenant devenue une mise en abyme sans fin.
8) Ce roman offre un constat déprimant quelque part, une impression que rien n’est plus soulageant, agréable. Pourtant, deux personnages fous amoureux qui espèrent, qui ont encore la volonté d’aimer et d’être aimés. Il y a comme une profonde dichotomie là-dedans et dans tout le roman: classerais-tu ton roman dans la tangente qu’on appellera « postironique »? (voir le texte de William Messier et Anne-Marie Auger « La littérature postironique, une rebelle qui vous veut du bien »)
Le roman est construit pour être contradictoire, naïf et immature. Ceci dit, je ne crois pas que c’est mon rôle de le classer dans une ou autre tangente. Je n’ai jamais été trop doué pour les casse-têtes. Je crois beaucoup à l’intuition.
9) Références au cinéma, captures d’images, scénarios. On sent très bien que tu viens de l’univers de la webtélé, mais imaginerais-tu Charlotte before Christ en film/minisérie?
Film, peut-être. Minisérie, non. Si un jour ça se fait, il faudrait vraiment un réalisateur avec sa vision à lui qui amène le texte encore plus loin. Ça marchera pas si un fin finaud se dit « on va faire ça comme Kids, parce que l’auteur cite Kids dans le livre ». Si c’est ça, ça va finir en inception infini. Il faudrait que des Danois ou Berlinois achètent les droits, genre.
10) Un autre roman à venir? D’autres projets?
Si on veut bien continuer à me lire, oui. Sans projets, c’est un peu ça la mort, non?







