Menu de pages
TwitterRssFacebook
Menu de catégories

Publié par le 25 fév, 2012 dans Littérature | commentaires

Charlotte before Christ [Alexandre Soublière]

Éditions Boréal, 2012

Résumé: Sacha et Charlotte sont accrochés l’un à l’autre comme à une bouée de sauvetage. Mais on ne sait ni de l’un ni de l’autre qui les tient à la surface ou les faits couler. En symbiose, mais pourtant bien de leur époque –  avec des attirances ici et là, des tromperies – ils sont unis comme seuls deux jeunes adulescents peuvent l’être: volonté d’être soudés, de ne former qu’un être, d’entrer dans la tête de l’autre, de tout savoir, se connaître par coeur. Romantiques jusqu’au bout des doigts, ils vivent une forme de spleen, de questionnement existentiel. Et c’est Sacha qui nous raconte le tout dans le menu détail. 

Vous savez un roman qu’on termine et qu’on a envie d’offrir à quelqu’un d’autre? Un bouquin qu’on a franchement aimé et duquel on désire tirer une discussion, qu’on a besoin de remettre dans les mains d’un autre lecteur au plus vite pour avoir un second point de vue, pour continuer à faire vivre les écrits qu’il contient? Charlotte before Christ c’est un peu ça. Non, c’est exactement ça.

Biz a dit à Plus on est de fous, plus on lit:

Je trouve que son livre est important [...] qu’il gagne à être lu

et le compare ensuite à Vamp de Christian Mistral. Je me rappelle être tombée sur ce bouquin de Mistral vers 2003 et d’en être sortie chancelante, avec l’envie de garder le livre à portée de main pour pouvoir en citer des extraits, pour pouvoir relire les perles qui s’y trouvent, pour retrouver autant que je le voulais ce Montréal crasseux, déprimant, mais au fond aimé à la folie. Charlotte before Christ, c’est un peu ça aussi.

Bref, c’est bien des choses ce roman, me direz-vous et je vous répondrai: en effet. J’avais peur, en le débutant, de ne pas aimer. Les comparaisons avec Bret Easton Ellis (que j’ai essayé de lire, mais dont les écrits ne m’ont pas plu du tout) ont jeté un froid sur mon envie. Mais plus je lisais des chroniques, critiques, plus je sentais que je trouverais dans ce bouquin de quoi me rassasier. Et c’est peu dire. J’ai dévoré ce livre, j’ai savouré les dialogues, j’ai profondément aimé cette écriture brillante, violente, cinglante. J’en suis sortie ébahie. Ce livre est d’une intelligence rare et Alexandre Soublière a un talent fou, une plume fascinante, ensorcelante.

Oui, on aborde en premier le fait que c’est écrit en franglais, mais ce n’est vraiment pas ce qui m’a marquée en premier lieu. Il y a tellement plus à voir, à décortiquer. Le franglais est présent à Montréal, alors pas de quoi s’étonner et personnellement, je travaille avec des anglophones et francophones qui mélangent allègrement les deux mondes. Pas de quoi en fouetter un chat, c’est quotidien.

Beaucoup plus intéressant de se pencher sur ces jeunes adultes blasés qui se comportent en enfants, mais aussi en petits vieux. On a cette impression qu’il est à la fois trop tard pour entamer quelque chose dans ce monde assez merdique et, à la fois, que tout est possible. On s’emmerde partout: dans le party illégal qu’on fait dans une maison de riches partis au loin, dans un bar clandestin du Vieux-Montréal, dans nos premières rencontres où on doit casser quelque chose pour prouver qu’on vit, qu’il se passe quelque chose.

Mais il y a aussi cette impression de vivre qui passe par le corps. Le corps qui exulte. Par le plaisir d’abord avec du sexe à n’en plus finir tant en solitaire, en gang, en paroles, sur le web, qu’en fantasmes. Et aussi par la douleur. Se blesser, souffrir, être malade, pousser le corps à bout par l’abus de drogues, alcool, sexe torride ou souffrant, bataille, vandalisme. On a besoin de se pincer non-stop pour savoir si on est réellement vivants, pour sortir de cette torpeur, de cette nauséeuse existence.

Sacha est aussi malade, il a la maladie de Still, une forme d’arthrite sévère qui l’oblige à se bourrer de médicaments et le rend souvent déprimé, hypersensible ou enragé face à la situation. Gosse de riches, son avenir est tout tracé d’avance: terminer ses études en biologie, reprendre la compagnie de papa et rouler sur l’or. Mais l’école, on s’en fout un peu pas mal, surtout quand ta copine s’amuse à lancer des appels à la bombe pour te voir, qu’elle est plutôt folle et prête à faire n’importe quoi, là maintenant, pour le plaisir simplement – si plaisir il reste encore – ou simplement pour passer le temps. Car, en effet, les deux personnages semblent avoir du temps à ne plus savoir qu’en faire. Boire un café (dans un quadrilatère très limité, car, pas question de se rendre dans un coin comme Hochelag’), magasiner avec la carte de crédit de papa, regarder de la porn, faire l’amour, faire du « chat » sur msn. Ou encore d’écrire dans ce BB, ce « black book » témoin de leurs rêves, leurs fantasmes, qui décrit leur histoire d’amour telle qu’ils la voit: folle, améliorée, bourrée de fantasmes et de violence. Un couple tragique à la Bonnie and Clyde.

Sacha, ça-chat ou encore plein d’autres déclinaisons (même chose pour Charlotte: chinchila, Cha, petit chat, etc.) pourrait passer pour un petit con. Accroc des marques, crachant sur la culture québécoise, anglicisé au possible, petit frais qui se la joue dans des restos classe où il ne prend même pas de plaisir à déguster ce qu’il commande, mais plus à faire chier le serveur. Mais comme le souligne l’auteur en entrevue (voir lien plus bas), Sacha ne se reconnait en rien dans cette société, dans cette langue. Il est un pur produit de ce mélange que la génération Y effectue à l’heure actuelle. Culture « remixée », mélange hybride entre les aspirations hippies d’une certaine époque, attitude blasée des hipsters, comportement égocentrique d’une droite montante, bref, Sacha n’est plus ni moins qu’un gars de son époque.

Soublière a su tirer un portrait formidablement juste et pertinent d’une ère de vide, d’une société des loisirs où tout doit nous divertir, des réseaux sociaux en passant par le boulot et les passes-temps. Car sinon on chancelle, on ne sait plus quoi faire de notre peau.

Brillant livre, écriture jubilatoire, à lire impérativement.

Alexandre Soublière en entrevue à Plus on est de fous, plus on lit

La chronique de Marie-Hélène Poitras sur Bande à Part

Alexandre Soublière écrit bien et, en plus, son groupe de musique est bon (Montoire)

À propos de Myriam Daguzan-Bernier


Myriam est fondatrice et rédactrice en chef de Ma Mère Etait Hipster. Pigiste à temps complet, vous pouvez la lire chez BRBR et chez Châtelaine. Elle est également gestionnaire de communauté pour l'émission LIRE à ICI ARTV et édimestre pour Châtelaine. Dans ses temps libres (ça existe ça?) rien ne la rend plus heureuse que de passer des heures à fouiner sur le web pour dénicher plein de choses: musique, art, projets, bouffe, nouveautés, etc. Bref, vous ne la trouverez jamais loin d'un ordinateur ou de son téléphone un ti-peu intelligent.



Commentaires

  1. Hé ben dis donc! Je VEUX le lire!!

  2. myriam dit :

    @Lucrecia: lis-le! j’ai vraiment adoré! :)

  3. Misère! J’espère que c’est pas aussi bon que ça!

    Héhé. Sérieux: merci de porter ce bouquin à ma connaissance. Je passe chez Boréal cet après-midi et je vais en profiter pour m’en ramasser une copie.

%d blogueurs aiment cette page :