
Les Aveugles – Ubu
Musée d’art contemporain de Montréal – 22 février au 11 mars 2012
*J’offre des informations qui pourraient déranger votre lecture personnelle de l’oeuvre, libre à vous de continuer à lire la chronique.
Deux comédiens, douze visages. Imaginez une salle si sombre que l’on a même de la difficulté à voir les bancs. On s’assied et on attend devant douze masques aux yeux fermés. Six hommes, six femmes de part et d’autre de l’installation. Trois femmes se réveillent d’abord, clignant des yeux et se mettant à murmurer des paroles d’abord inaudibles, ensuite de plus en plus perceptibles. Cela semble une prière.
Les hommes se réveillent doucement, désorientés. Tous sont aveugles, femmes comme hommes. Des phrases sont lancées ça et là, les masques s’animant pour tenter de savoir où ils sont. Car ils sont laissés à eux-mêmes dans une sorte de forêt, clairière, on ne sait trop. Il y a parfois le bruit de la mer, celui des feuilles mortes, des froissements et bruissements indéfinissables. Mais il y a surtout l’angoisse. Personne ne sait où ils sont situés, celui qui les guidait – qu’ils appellent tous “le prêtre” – semble les avoir laissés là, seuls et démunis.
Ils ont peur, se questionnent. Certains se plaignent, d’autres essaient de comprendre. On saisit peu à peu qu’ils vivent tous ensemble sur une île, dans un hospice, avec un prêtre et des religieuses. Certains y ont été amenés ensemble, d’autres à des moments différents. Les phrases fusent de part et d’autre, c’est une discussion croisée qui demeure une tentative de se sortir de cette impasse, mais qui dérive doucement vers autre chose. Une volonté de définir les sensations ressenties, d’exprimer en paroles ce qui est absent à leur vue. Se rappellent-ils du soleil? Ont-ils déjà vu la mer? Souvenirs mélangés à des fantasmes qu’ils s’assouviront jamais.
Le spectateur, lui aussi, se questionne: mais où est donc ce fameux prêtre? Que va-t-il leur arriver? Vont-ils bouger de là? Ils sont dans une forme d’incapacité, figés dans la crainte de l’inconnu, n’osant pas franchir le pas qui pourra peut-être les séparer les uns des autres, revenant toujours à l’attente, une attente craintive et ponctuée de moments où la peur prend le dessus ou inversement où la raison qui ramène le tout à des questions pragmatiques. Intriguant jusqu’à la fin, troublant et questionnant, la pièce se termine abruptement, nous abandonnant à nos interrogations et notre inconfort. Pris dans la noirceur, incapable de faire quoi que ce soit pour aider ces visages sans corps qui nous évoquent des âmes flottantes, errantes. Inquiétant et fascinant, beau et troublant, à la fois irréel et terriblement terre-à-terre.
Du côté du dispositif, ce sont des masques moulés à même le visage des comédiens qui sont placés devant public et sur lesquels sont projetées différentes réactions, différents faciès. Narration d’une part, mais aussi tics nerveux chez l’une, clignement des yeux sur l’autre, murmures, regards. L’effet est aussi beau qu’il est dérangeant. Visages hantés et hanteurs, ils sont là devant nous, mais désincarnés, déjà absents alors que leur mort n’est pas encore annoncée, mais semble proche, très proche. On dirait des oracles qui dictent un avenir noir. Comment cela finira-t-il? On le ne sait pas, on l’imagine plutôt. Finale sur une phrase énigmatique qui nous laisse véritablement songeurs: “Ayez pitié.”
Qui? Nous? Sommes-nous ceux et celles qui les persécutent? Qui les envahissons peu à peu? Les bruissements et frôlements dont ils parlent proviennent-ils en fait de nous ou d’entités imaginaires? On demeure dans le fou, dans le mystère.
Expérience visuelle et réflexive forte, réelle curiosité. J’en sors la tête pleine de questions, avec l’envie de voir les coulisses de cette installation, de connaître tous les détails de cette fascinante création. À voir.