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Publié par le 19 fév, 2012 dans Cinéma | commentaires

Il faut qu’on parle de Kevin [Lynne Ramsay]

Sortie en salle: 2012

Distribution: Tilda Swinton, John C. Reilly, Ezra Miller

Résumé: Eva a mis sa vie professionnelle et ses ambitions personnelles entre parenthèses pour donner naissance à Kevin. La communication entre mère et fils s’avère d’emblée très compliquée. À l’aube de ses 16 ans, il commet l’irréparable. Eva s’interroge alors sur sa responsabilité. En se remémorant les étapes de sa vie avant et avec Kevin, elle tente de comprendre ce qu’elle aurait pu ou peut-être dû faire… (source: cinemaclock)

Il s’agit de l’adaptation cinématographique d’un livre du même titre, paru en 2006. Fortement inspirée de la tuerie de Columbine, l’auteure a imaginé ce que serait la vie d’une mère dont le fils est l’initiateur d’une tuerie dans une école secondaire. À quoi ressemble la vie après un tel drame, mais surtout, d’où vient-il? Aurait-elle pu le prévenir? Faire quelque chose?

Une scène qui se passe dans la tomatina, la fameuse fête espagnole où les gens se lancent des tomates trop mûres. Sol recouvert de liquide rouge, le personnage principal, Eva, se vautre dedans, en extase. Par-dessus le bruit de la foule, on entend un mélange entre des cris d’horreur et des détonations. On voit alors cette femme se réveiller en sursaut au milieu de restants de nourriture, d’alcool et de médicaments. Elle sort dehors pour constater que sa maison a été complètement éclaboussée de peinture rouge sang. On la suit alors dans son quotidien, fait de banalités et de routines, qu’elle exécute sur le pilote automatique. Elle se fait petite, distante, fuit le contact avec les gens dans cette ville où elle est l’ennemie, la mère d’un monstre.

Flashback: un couple heureux, amoureux qui, sur un coup de tête, décide d’avoir un enfant. Eva, femme de carrière, met donc de côté ses ambitions pour porter leur enfant et se consacrer à la famille. Rapidement, elle réalise qu’elle n’est pas du tout épanouie dans cette grossesse, que quelque chose cloche. L’accouchement est pénible et le sont tout autant les premiers mois du bébé qui crie et pleure sans arrêt. Les premières années ne se passent pas mieux: il est d’abord apathique, mais avec un regard toujours indéfinissable. Il devient ensuite un véritable tyran avec sa mère, il n’arrive pas à être propre, il est carrément manipulateur. Eva est épuisée, ne sait plus de quelle façon le prendre, comment lui parler. En fait, le constat est très dur, mais il n’y a carrément rien qui arrive à se tisser entre les deux. Et faire part de ses craintes à son mari n’amène rien de soulageant. Il lui dit gentiment qu’elle exagère, que la situation n’est pas si terrible, que ça passera. Mais rien ne passe et, au contraire, tout s’envenime.

C’est un film extrêmement troublant de par le sujet d’abord, mais aussi par le traitement utilisé. Déstabilisant dans ses aller-retour constants entre passé et présent, on nous tient dans une tension constante. Les scènes sont toujours tournées en plans très serrés, ce qui nous coince, nous tient prisonniers des espaces, de l’emprise de ce jeune garçon sur sa mère. La musique est extrêmement agressante, on s’amuse d’ailleurs à coller sur des moments d’angoisse des trames sonores absurdement joyeuses. Tout est en décalage, en rupture. On se met carrément à redouter les réactions de ce petit Kevin. On vit un étrange mélange entre exaspération totale, envie de brasser ce véritable petit monstre et en même temps, la crainte. Pour Eva, c’est véritablement l’enfer. Et disons-le, c’est une situation terrible: avoir peur de son propre fils.

J’ai commencé la lecture de ce bouquin il y a un moment déjà, sans parvenir à le terminer. Il faut dire que l’écriture de Lionel Shriver est très particulière, assez lourde et fouillée. N’entre pas qui veut dans ses univers où elle se plait à imaginer la vie fictive de ses protagonistes (elle l’a fait en 2010 dans La double vie d’Irina). Sans me déplaire, la lecture m’avait plutôt parue doublement ardue. D’un côté à cause de l’écriture complexe de Shriver et de l’autre, à cause du sujet apposé à celle-ci. Un défi considérable que je n’ai su relever. J’ai donc laissé tomber vers le tiers du livre. Par contre, j’en ai lu assez pour comprendre qu’il y a une réelle marge entre le film et le livre. Bien sûr, le format cinématographique oblige à faire une scission, une sélection.  Mais ce film rend bien le malaise que j’ai pu ressentir et exprime bien toute l’horreur de cette histoire. Le roman est, évidemment, beaucoup plus complet, et s’attache à des détails qui sont décortiqués en profondeur: la maternité, la société américaine, le regard de l’autre, etc. Il est aussi construit différemment: le bouquin propose une forme épistolaire (les faits sont expliqués dans des lettres datées qu’Eva écrit à son mari Franklin), le film est plutôt basé sur le déséquilibre, le flou psychologique et l’impuissance dans lequel se retrouve la mère après l’horrible évènement.

En sortant du cinéma, on se posait la question: pourquoi avoir écrit là-dessus? Pourquoi avoir poussé l’exercice à ce point? Sur le blogue de Laetitia (qui m’a fait connaître cette auteure), on peut y lire des extraits d’entrevues où elle affirme avoir beaucoup réfléchi à la maternité, et avoir décidé, après ce livre, de ne jamais avoir d’enfant. Position radicale, mais que l’on peut comprendre après s’être penché si intimement sur un sujet comme celui-là. Elle parle aussi de cette volonté de comprendre qui est souvent contrecarrée par une absence totale de réponse. Ce long-métrage nous exprime qu’il n’y a pas toujours d’explications au mal, à l’horreur. On voudrait savoir, on voudrait comprendre, mais il arrive que ce soit impossible. Peut-être même de plus en plus…

À voir, si le silence nécessaire à la fin d’un film ne vous rebute pas.

Marie-Claude Lortie a vu le film

Et on en parle dans Métro Montréal

À propos de Myriam Daguzan-Bernier


Myriam est fondatrice et rédactrice en chef de Ma Mère Etait Hipster. Pigiste à temps complet, vous pouvez la lire chez BRBR et chez Châtelaine. Elle est également gestionnaire de communauté pour l'émission LIRE à ICI ARTV et édimestre pour Châtelaine. Dans ses temps libres (ça existe ça?) rien ne la rend plus heureuse que de passer des heures à fouiner sur le web pour dénicher plein de choses: musique, art, projets, bouffe, nouveautés, etc. Bref, vous ne la trouverez jamais loin d'un ordinateur ou de son téléphone un ti-peu intelligent.



Commentaires

  1. Laeti dit :

    Merci pour le lien sur mon blogue, j’ai relu mon billet et c’est vrai que ce livre reste un des textes m’ayant le plus marquée ces dernières années…
    Merci d’avoir mis le lien sur le texte de Marie-Claude Lortie aussi, je ne l’avais pas lu, et il est très intéressant.
    Enfin, bravo pour ton texte qui résume très bien les questionnements que nous avons eus ensemble à la fin du film. C’est d’ailleurs la première fois que je reste aussi longtemps dans une salle de cinéma pour parler d’un film.
    (au fait, Lionel Shriver est américaine en fait, je m’étais trompée!)

  2. Laeti dit :

    Aussi, à ajouter : Tilda Swinton est remarquable.

  3. myriam dit :

    @Laeti: merci d’avoir pris le temps d’écrire ton commentaire :) j’avais besoin d’écrire en revenant hier soir, j’avais été trop … comment dire…? écrasée? oppressée par ce film? quelque chose comme ça. Tant mieux si ça rend bien, c’était pas mal plus dans l’urgence de sortir ça de ma tête d’une façon ou d’une autre ;)

    oui son casting est parfait (même si je ne suis réellement pas fan de cette actrice)

  4. Laeti dit :

    Elle a un côté androgyne très particulier qui fait d’elle une actrice caméléon. Si elle change de coupe de cheveux, on ne la reconnaît quasiment plus!
    Je l’aime bien, elle m’intrigue beaucoup!

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