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Publié par le 19 déc, 2011 dans Théâtre | commentaires

Tristesse animal noir – Répétition 1 [Projet spécial - Théâtre]

La ville est froide ce matin et les rues sont silencieuses. Soleil aveuglant, buée dans les vitres, ma respiration qui forme de jolis nuages blancs. J’arrive à l’Espace Go, les joues rouges, le corps transi. Premier jour d’hiver. Accueil chaleureux, sourires, poignées de mains. Loges, salle de répétition, coulisses, décors, costumes. Des gobelets de café un peu partout. Les yeux sont encore petits, la journée est jeune. Au programme, essayage des costumes, deuxième répétition sur la vraie scène, enchaînement complet.

Quelques comédiens montent sur scène pour montrer les costumes. Change de chemise, Tourne, déhanche-toi. Aller-retour dans les loges, le costumier et son assistante s’affairent, l’un passe sans cesse de la scène à la salle, l’autre de la scène aux coulisses. Tissus, textures, gris, blanc, noir. Une comédienne arrive sur scène, sa peau est incroyablement blanche et sa robe crème la rend presque diaphane. L’image est belle. Ça discute partout: sur scène, dans les coulisses, en arrière de moi à la régie. Va mettre ton costume pour la troisième partie. Je veux de la peau, de la sensualité, de la chaleur. Les corps se donnent à voir, les comédiens regardent vers nous, la lumière leur fait plisser les yeux. On garde, on rejette, on réessaie. D’infimes détails changent toute la perspective. Ambiance relaxe, joyeuse.

15 minutes avant que la répétition commence. Les corps se délient, on entend un murmure, en fait comme un bourdonnement. Exercices pour étirer la mâchoire, sons, gymnastique faciale, élévation de la voix, prononciation exagérée. Chacun est dans sa bulle, son espace. L’une chante, l’autre étire son corps à même le sol où sont déjà posés les accessoires. Panier, glacière, bières, BBQ. Un micro s’allume et on entend une voix: 5 minutes.

Ça fourmille, s’active, l’ambiance change: plus sérieuse. Concentration et focus. Le metteur en scène fait ses recommandations: d’un bout à l’autre, on n’arrête pas, on oublie le stress, on s’amuse. Tout le monde se met en place, les premières notes se font entendre, la pièce commencera en musique. Une voix s’élève, belle et vibrante. Je pense rapidement au néerlandais Blaudzun. So tell the girl that I’m am back in town, Goodbye Ruby tuesday. Je suis subjuguée, les pièces sont réellement belles…

Les comédiens prennent place en silence. Installés par terre, la position me rappelle immédiatement la fameuse toile de Manet, Déjeuner sur l’herbe. Le revêtement vert sur le sol, la robe blanche presque transparente, les hommes qui entourent les deux femmes. Cette impression est peut-être augmentée par cet éclairage cru qui entoure les comédiens. Les effets de lumière seront travaillés au retour des fêtes. Pour l’instant, tout est donné à voir: comédiens qui patientent sur le côté avant de faire leur apparition, les corps en tension, subtilement arqués vers la scène; le passage de certains en-dessous du plateau pour passer du côté cour au côté jardin et inversement.

La deuxième partie de la pièce est dure, sombre, ravageuse. Le texte, la description de cette horreur pure m’évoquent des toiles de Francis Bacon: des corps ravagés, fragmentés. Les sensations sont décortiquées, analysées, l’adresse à la troisième personne en parlant de soi-même donne l’impression que les personnages s’observent de l’extérieur, détachés d’eux-mêmes. Me vient aussi en tête les autoportraits d’Arnulf Rainer, ces photographies – sur lesquelles il intervient en peinture ou en dessin – où expérimentations fictives de blessures, des pertes des sens, de démembrement du corps participent à une idée de purgation, de catharsis. Passage par la douleur pour en arriver à une vérité criante des sentiments. L’affiche de la pièce ressemble d’ailleurs étrangement au traitement formel de Rainer…

L’équipe s’ajuste à mesure, le rythme coule, on bafouille, mais si peu. On répète la dernière ligne pour reprendre là où on a buté, on poursuit. J’entends des pas en arrière de moi: on change de perspective pour observer, la table de la régie craque, des murmures d’un côté et de l’autre, on note, pense à des ajustements à faire.

Les contacts entre les personnages sont furtifs, jamais prolongés. Chacun est profondément seul, la tentative de joindre l’autre est toujours, ou presque, avortée. Les comédiens ont assimilé ces gestes qui évoquent, esquissent cette volonté de toucher, reconnaître l’Autre dans ce capharnaüm: la simple tension d’un bras, une main qui s’élève parviennent à nous faire sentir ce besoin tristement inassouvi. Les corps sont, la plupart du temps, très droits et figés devant nous, récitant une mélopée ou fixant dans le vide pendant qu’un autre s’adresse au public. Ces tableaux vivants me rappellent encore une oeuvre, Singspiel de l’artiste Ulla Von Brandenberg. Vidéo étrange et silencieuse où une caméra effectue des travelling montrant des personnages d’abord regroupés dans un repas qui semble convivial et ensuite seuls dans différents lieux de la Villa Savoye construite par Le Corbusier. Parallèle intéressant, Anja Hilling dans la pièce évoque Frank Lloyd Wright et Fallingwater…

Les dernières répliques sont prononcées, les comédiens s’en vont en coulisses. On sent un relâchement, les corps et les visages abandonnent la tension exigée par la pièce. On vous revient dans 10 minutes. C’est l’heure des commentaires, l’équipe va se regrouper pour parler à chacun des comédiens. Je sors en catimini, plusieurs pages gribouillées en main. Et la tête remplie: idées, images, réflexions. Le casse-tête va doucement se mettre en place. Je quitte le théâtre, pour mieux y revenir en janvier. Déjà hâte.

*J’ai choisi cette oeuvre d’Arnulf Rainer qui me semble étrangement faire écho à l’affiche de la pièce. Je n’ai malheureusement ni le nom ni l’année de l’oeuvre que j’ai trouvée au hasard du web. Pour approfondir la recherche, une partie de la collection du MoMA.

J’écris ce texte dans le cadre de ce projet spécial

À propos de Myriam Daguzan-Bernier


Myriam est fondatrice et rédactrice en chef de Ma Mère Etait Hipster. Pigiste à temps complet, vous pouvez la lire chez BRBR et chez Châtelaine. Elle est également gestionnaire de communauté pour l'émission LIRE à ICI ARTV et édimestre pour Châtelaine. Dans ses temps libres (ça existe ça?) rien ne la rend plus heureuse que de passer des heures à fouiner sur le web pour dénicher plein de choses: musique, art, projets, bouffe, nouveautés, etc. Bref, vous ne la trouverez jamais loin d'un ordinateur ou de son téléphone un ti-peu intelligent.



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