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Publié par le 8 nov, 2011 dans Littérature | commentaires

Et au pire, on se mariera [Sophie Bienvenu]

Éditions La Mèche, 2011

Première incursion dans le domaine du roman pour Sophie Bienvenu et non la moindre. « Ça fesse » comme on dit en bon québécois, et comme pourrait certainement l’affirmer Aïcha, la jeune héroïne de ce livre. Car même si ce récit met en scène plusieurs personnages, c’est seulement à la version de cette demoiselle que nous avons droit.

Et le terme « version » est juste, car le roman est basé sur un interrogatoire que subit la jeune fille. On est tout d’abord laissé dans le flou: à qui s’adresse-t-elle, que raconte-t-elle, est-ce qu’elle discute avec une amie dans une salle d’attente, est-elle chez le psy? On réalise tranquillement qu’il s’est passé quelque chose de grave et qu’une travailleuse sociale tente de comprendre la situation en faisant parler Aïcha. Bureau de la police ou centre de délinquance, on ne sait trop et ce n’est pas ce qui nous préoccupe. Car le récit que raconte celle-ci est trop intrigant, et devient résolument dérangeant…

Le discours d’Aïcha est effectivement très troublant. Elle nous raconte d’abord sa relation avec son beau-père, Hakim. Un homme du double de son âge qu’elle prétend avoir aimé, réellement, et pour qui elle aurait été prête à renier sa mère, la « salope qui l’a fait fuir ». On y détaille les gestes ambigus qui ont étés posés entre eux deux, d’une façon qui laisse juste assez de malaise pour tenir le livre à distance pendant quelques secondes, le temps de se ressaisir et de bien assimiler ce qu’on y lit. On joue aussi sur le fait qu’un flou s’installe quant à l’âge d’Aïcha. On apprendra plus tard qu’elle n’avait que 9 ans…

Mais ce n’est pas tant l’histoire avec Hakim qui est développée dans ce roman,  que celle vécue avec Baz, un autre homme qui a deux fois son âge et pour qui elle a un coup de foudre incontrôlable. Il est d’ailleurs impliqué dans l’évènement dramatique qui nous amène chez la travailleuse sociale, car Aïcha le réclame à plusieurs reprises en demandant s’il va bien. C’est sur cette relation que se concentre celle qui questionne la jeune fille, et les questions (qu’Aïcha répète parfois intégralement ou que l’on devine) nous enlignent lentement, mais sûrement, vers une forme de confession, un témoignage très intime de la part de la jeune adolescente.

Récit déstabilisant, car il y a parts égales de mensonges, de fantasmes et de vérités. Cette jeune demoiselle troublée, brisée essaie de faire comprendre qu’on ne choisit pas ceux qu’on aime, et trouve tout à fait normal de s’éprendre d’un homme qui pourrait être son père, car elle n’a connu que ça. Et les sentiments de l’adolescence sont violents, vécus avec toute la fougue de cette période houleuse et elle se donne corps et âme dans cette relation qui mène à un cul-de-sac… Mais comment raisonner une fillette gravement éprise et prête à tout pour obtenir ce qu’elle veut? On doute (elle change de versions si souvent), on questionne, on tente de comprendre – avec beaucoup de difficultés – où se trouve cette petite, comment la réchapper de cette situation? C’est aussi ce que se demande sa mère, qu’Aïcha nous dépeint comme « une conne, une salope », mais qui pourtant semble vouloir aider sa fille sans savoir réellement comment s’y prendre…

Sophie Bienvenu réussit là un tour de force: un sujet extrêmement grave et lourd, mais une lecture qui pourtant se dévore. Il y a une fluidité dans son écriture, la narration qui emprunte au langage adolescent est extrêmement juste. On imagine tout à fait la jeune demoiselle, on sent bien le mélange entre la naïveté de l’enfance qui côtoie la lucidité de l’adulte en devenir, le mélange des sentiments et les sautes d’humeur. Quant au sujet choisi, elle ne s’est pas lancée dans la facilité, surtout que son personnage joue entre les limites de l’acceptable et l’inadmissible… Un roman qui déstabilise, dégoûte parfois, qui exprime crûment une situation à laquelle aucun parent ne souhaite être confronté. Un sujet difficile, exprimé de façon originale par le truchement de cette adolescente pour qui nos sentiments sont mitigés (envie de la secourir, de la brasser, de lui ouvrir les yeux, de la prendre dans nos bras, etc.), et qui nous laisse définitivement avec un goût amer… À lire.

Chantal Guy l’a lu

Laetitia en a parlé

Bouquineuse boulimique aussi

À propos de Myriam Daguzan-Bernier


Myriam est fondatrice et rédactrice en chef de Ma Mère Etait Hipster. Pigiste à temps complet, vous pouvez la lire chez BRBR et chez Châtelaine. Elle est également gestionnaire de communauté pour l'émission LIRE à ICI ARTV et édimestre pour Châtelaine. Dans ses temps libres (ça existe ça?) rien ne la rend plus heureuse que de passer des heures à fouiner sur le web pour dénicher plein de choses: musique, art, projets, bouffe, nouveautés, etc. Bref, vous ne la trouverez jamais loin d'un ordinateur ou de son téléphone un ti-peu intelligent.



Commentaires

  1. […] n’avais toujours pas lu Et au pire, on se mariera avant de me présenter à la représentation qui avait lieu dans la salle intime du théâtre […]

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