Menu de pages
TwitterRssFacebook
Menu de catégories

Publié par le 6 nov, 2011 dans Littérature | commentaires

Bureau universel des copyrights [Bertrand Laverdure]

Éditions La Peuplade, 2011

Décrire le roman de Bertrand Laverdure n’est pas une mince tâche. Le lire non plus. Il faut un laisser-aller, une capacité à accepter que tout peut y arriver, que la trame narrative peut nous amener n’importe où. La fiction permet d’aller très loin, de rendre possible les évènements les plus improbables, les personnages les plus inadmissibles, bref, tout ça Bertrand Laverdure l’a très bien compris.

Le personnage principal du livre est un homme qui, tranquillement, se démembre. Après avoir croisé le chemin d’un schtroumf farceur avec sa fameuse boîte enrubannée qui explose au visage du destinataire, l’homme se retrouve sans jambe. On lui en installe une qui, en plus, fait de la musique. Il la baptisera bis. D’explosions en accidents, le protagoniste de cette histoire nous amène on ne sait trop où et nous offre des rencontres de plus en plus improbables. Des touristes littéraires qui jugent des différents évènements qui arrivent à notre éclopé et qui exigent remboursement si ceux-ci ne sont pas à la hauteur du scénario, d’autres schtroumfs ou encore des automates qui passent pour des humains, mais à qui la réplique exacte doit être offerte pour arriver à les faire bouger ou simplement réagir à notre homme démantibulé.

Qui se retrouve aussi avec un bras en chocolat, des ongles en pâte d’amande. Qui, sans logique apparente, évolue dans le livre vers une quête incertaine qui l’amènera à découvrir qu’il est en fait au centre d’une immense organisation où chaque être (et potentiellement chaque membre d’un même être) possède son copyright, donc appartient à un tiers. De là, le fameux Bureau universel des copyrights.

Vous dire que j’ai été totalement à l’aise dans l’écriture de Laverdure serait un mensonge. Mais cette difficulté tient de cette habitude d’une certaine littérature, d’une façon de présenter les livres qui, de 1) abordent des sujets plutôt réalistes de 2) sont construits selon une logique précise (linéaire) qui rassure le lecteur et lui permet de dire: voici où je m’en vais. Et, manifestement, ce n’est pas ce qui intéresse Bertrand Laverdure. Et tant mieux.

Je me suis même dit: enfin, on m’amène ailleurs. Exit la lumière qui éclaire le lecteur, exit la main qui guide dans la noirceur. Laverdure, en plus de nous envoyer dans un univers où on marche à tâtons, nous donne en plus un coup de pied au cul pour qu’on y entre. On doit donc y arriver un peu en cobaye, prêt à tout expérimenter. Le livre de Bertrand Laverdure m’a fait penser au film Existenz (David Cronenberg,1999). Une histoire déjantée qui explore la mise en abyme, la dépossession de l’existence ainsi que le corps fragmenté et reconstruit pour former une entité bio-mécanique, le monde de tous les possibles.

Existenz, je me rappelle l’avoir vu et avoir d’abord été sceptique. Je n’avais pas tout saisi, pas tout exploré. J’avais besoin d’un recul pour exprimer à quel point ce film m’avait marquée, m’avait confrontée à des peurs et des angoisses personnelles. Et c’est en le revoyant plusieurs fois, que j’y ai découvert et décortiqué les différentes (et nombreuses) couches de sens, que les signes se sont peu à peu dévoilés. Je crois bien que le même processus est imputable à Bureau universel des copyrights. Il demande à être relu, décortiqué, questionné, analysé, réfléchi. Laverdure assume son récit en disant: « c’est un un délire paranoïaque » (entrevue à Plus on lit, voir lien ci-bas). Le délire est complexe, c’est une construction du cerveau, une psychose que seul le délirant peut expliquer, exprimer (et encore). C’est donc une littérature volontairement hallucinée et donc, hautement complexe. Et c’est aussi surréaliste, « de la science-fiction poétique » dit-il encore. Bref, rien de donné pour le lecteur qui s’aventure dans l’univers de Laverdure.

Laverdure semble justement avoir de hautes attentes envers son lecteur, mais en retour, lui propose un univers foisonnant et une réflexion extrêmement intense et dense. Tout à son honneur de proposer une lecture dictatrice qui s’empare du lecteur et exige tant de lui, alors que, par exemple, l’épaisseur des bouquins proposés aux collégiens fond comme neige au soleil ou encore parce que tout est disponible en un clic au bout de nos doigts. Mais encore faut-il que ceux-ci nous appartiennent ou qu’ils ne deviennent pas de la pâte d’amande. Sait-on jamais…

Lecture ardue, mais terriblement satisfaisante, qui fait fonctionner notre intelligence , en général,  malheureusement trop peu sollicitée. Merci. (Et aussi, très envie de lire Lectodôme au plus vite.)

Le blogue de Bertrand Laverdure

L’avis de Catherine Lavoie sur Pieuvre.ca

Bertrand Laverdure à Plus on est de fous, plus on lit!

À propos de Myriam Daguzan-Bernier


Myriam est fondatrice et rédactrice en chef de Ma Mère Etait Hipster. Pigiste à temps complet, vous pouvez la lire chez BRBR et chez Châtelaine. Elle est également gestionnaire de communauté pour l'émission LIRE à ICI ARTV et édimestre pour Châtelaine. Dans ses temps libres (ça existe ça?) rien ne la rend plus heureuse que de passer des heures à fouiner sur le web pour dénicher plein de choses: musique, art, projets, bouffe, nouveautés, etc. Bref, vous ne la trouverez jamais loin d'un ordinateur ou de son téléphone un ti-peu intelligent.



Commentaires

  1. Simon D. dit :

    Lectodôme? Ah bah oui c’est même le prochain que tu lis, t’as pas le choix.

  2. @Simon D: ok ok ;) (j’en avais l’intention de toute façon :) )

  3. Venise dit :

    Ah, que je suis contente de lire votre commentaire de lecture ! Le mien, au Passe-Mot de Venise est bien pauvre. Pour dire vrai, l’ayant lu voici un mois, le temps a effacé l’histoire de ma tête. Pour bien faire, mais malheureusement, je n’avais aucunement le temps de bien faire, il aurait fallu que je le relise.

    Une lecture de ce genre s’oublie vite, je l’oublie vite en tout cas, par sa volatilité Elle est si peu ancrée dans les mécanismes habituels du cerveau.

    Alors si vous permettez – et vous permettrez sûrement pour l’amour du Bureau universel des copyrights, je rajoute de ce clic un lien menant à ici à la fin de mon recensement. Ainsi, les lecteurs auront une information plus complète sur cette oeuvre. Merci à l’avance !

  4. @Venise: merci à vous d’être passée ici! C’est une histoire bien étrange en effet, mais qui m’a beaucoup plu… Bien sûr pour le lien, en fait merci à vous de partager cette chronique! :)

%d blogueurs aiment cette page :