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Publié par le 1 oct, 2011 dans Littérature | commentaires

Hadassa [Myriam Beaudoin]

Éditions Leméac, 2007

S’il y a un coin de Montréal qui me fascine, c’est bien Outremont et le Mile End. Plus précisément, le quartier juif. Parce que c’est tout simplement fascinant. Communauté assez fermée, très autonome et secrète, les juifs de Montréal sont intrigants avec leur démarche pressée et leurs yeux baissés vers le sol alors qu’à côté d’eux pullulent les hipsters, offrant aux passants un réel clash de cultures.

C’est dans ce monde-là, celui des juifs hassidiques de Montréal, que nous plonge Myriam Beaudoin avec force détails et une double histoire: un amour impossible entre un Polonais et une juive mariée juxtaposée à celle d’une jeune enseignante, Alice, qui, en envoyant par hasard un curriculum vitae dans une école, se retrouve à enseigner à de jeunes juives. Et la tâche n’est pas aisée.

Beaucoup de restrictions: les jeunes filles ne doivent pas la toucher, car elle est une goyim, une étrangère. Elle ne doit pas non plus trop s’attacher à ses élèves; à partir de 12 ans celles-ci changeront d’étage dans l’école et commenceront à recevoir les enseignements pour devenir une bonne épouse juive. À partir de ce moment-là, impossible de s’adresser à leur enseignante pour la même raison: elle n’est pas juive. Par contre, cette jeune femme s’attachera plus que de raison à Hadassa, une petite élève au teint pâle et qui est souvent malade. À travers cette relation privilégiée avec ces gamines juives, Alice pourra pénétrer dans un monde qui devrait lui être interdit. Mais en partie seulement, car les petites doivent constamment courir au secrétariat demander si elles peuvent ou non divulguer telle ou telle information. Qui passe donc au compte-gouttes et bien filtrée.

C’est aussi en suivant la vie de cette femme et ce Polonais qui, sans se connaître, tombent éperdument amoureux l’un de l’autre. On suit les deux personnages, elle dans sa vie de femme mariée régie par des règles strictes (pour son mari aussi d’ailleurs) et lui qui discute avec ses ami(e)s, qui espère l’impossible même s’il se fait dire:

« Ces femmes-là ne s’intéressent pas à nous, pas plus à toi, c’est un univers fermé, tu ne pourras jamais avoir de contact avec elle. Ces Juifs-là restent entre eux, ils se marient entre eux […] il n’y a pas d’exception, il n’ y a pas de mélange. » (p. 80)

Les descriptions des nombreux rituels sont extrêmement détaillées, on apprend beaucoup (du moins moi) sur leur culture et les différentes habitudes qui sont bien intégrées dans leur vie.

« Elle avait dix-neuf ans. elle avait dû attendre que Déborah se marie pour enfin annoncer les fiançailles. On ne se mariait jamais avant son aînée. […] Elle achètera une perruque qui imite l’aspect de sa chevelure mais qui attirera moins de regards sur elle. […] Une fois par semaine, la fiancée rencontre la femme du rabbin , qui lui enseigne la discipline d’une bonne épouse, l’assurant ainsi d’une vie sans tourment. »

Et aussi:

« Déborah vérifia en silence que toutes les tâches à la préparation du shabbat avaient été accomplies. Hier oui, elle avait réglé la lumière qui éteindrait et rallumerait automatiquement les lampes du foyer, elle avait vidé le poulet, nettoyé, découpé, assaisonné le poisson, préparé la sholent, les fèves noires et les oeufs, balayé le sol, lavé les boiseries, les tables, la bibliothèque, changé la literie, préparé les vêtements de son mari, n’avait pas oublié de poser sur le lit le châle de prière, d’acheter des fleurs pour le buffet. […] Ils mangèrent en silence la soupe et le poulet […] Ensuite, il se tourna vers elle, lui souhaita à voix basse a gute vokh une bonne semaine, tout en se levant de table et se dirigeant vers la bibliothèque. La femme passa alors de la plus belle pièce de la maison à la cuisine, nettoya les plats, rangea la chandelle faite de cire tressée, et, monta se dévêtir de ses vêtements de fêtes, qu’elle replia avec soin. Revenant près de David, elle s’assit sur une causeuse. Puis se mit à pleurer, une habitude propre aux femmes les soirs de fin de shabbat. Avant qu’elle ne sombrât tout à fait dans le sommeil, Déborah entendit le chuchotement de son mari sous le vêtement frangé. C’était la prière qui précédait le basculement du corps de l’époux sur celui de sa pureté. » (p. 135 à 140)

Une exploration dans un monde qui ne nous est pas accessible en temps normal et qui donne réellement envie d’en savoir plus. L’écriture de Myriam Beaudoin est truffée de descriptions: de la ville, de gens, de décors. On passe beaucoup de temps à évoquer les ambiances, les marches dans Montréal, en décrivant la température, les vêtements portés, etc. On a l’impression d’assister à tout cela caché derrière un rideau, de là le grand silence qui envahi ce roman. Il ne faut pas faire de bruit pour s’approcher d’eux et les observer. On a l’impression qu’ils sont comme des oiseaux: un bruit et ils se sauvent furtivement. On reste silencieux donc, on écoute et on continue épier ces rites qu’on s’explique mal, mais qui nous fascinent totalement. L’ensemble est fluide, le regard que pose l’auteur est intéressé et ne pointe jamais du doigt. Il décrit, regarde, observe et nous apprend beaucoup.

Un très grand plaisir de lecture.

Une chronique chez Le Passe-Mot

Et une autre dans le Voir

À propos de Myriam Daguzan-Bernier


Myriam est fondatrice et rédactrice en chef de Ma Mère Etait Hipster. Pigiste à temps complet, vous pouvez la lire chez BRBR et chez Châtelaine. Elle est également gestionnaire de communauté pour l'émission LIRE à ICI ARTV et édimestre pour Châtelaine. Dans ses temps libres (ça existe ça?) rien ne la rend plus heureuse que de passer des heures à fouiner sur le web pour dénicher plein de choses: musique, art, projets, bouffe, nouveautés, etc. Bref, vous ne la trouverez jamais loin d'un ordinateur ou de son téléphone un ti-peu intelligent.



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