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Publié par le 28 août, 2011 dans Cinéma | commentaires

La chute de Sparte [BIZ]

Éditions Leméac, 2011 (Collection Leméac Ados)

Biz se lance ici avec un deuxième roman qui s’adresse cette fois aux adolescents. Alors que Dérives abordait la dépression post-partum chez l’homme (qui prend la forme d’une crise existentielle), La chute de Sparte met en scène un ado très cultivé qui nous relate sa dernière année du secondaire, parsemée de périodes houleuses, tant en amitié qu’en amour, dans l’école qu’en dehors.

On est d’abord frappé par le style direct et abrasif de Steeve qui nous explique en quelques phrases le pathétisme de ses parents – des anglophiles qui associent la langue anglaise à la réussite – qui ont donné deux « e » à son prénom afin de « doubler ses chances de succès ». En une phrase assassine, il conclut: « Mais on peut naître dans une porcherie sans se croire cochon. »

Lecteur vorace, particulièrement doué pour l’écriture et aussi très politisé, Steeve vit son secondaire comme un passage obligé, une étape nécessaire avant d’atteindre la liberté promise par le cégep. Il est très lucide sur ce qui se passe autour de lui et nous offre des observations intelligentes et affirmées sur ses ami(e)s, sur ce qui se passe à l’école et nous fait vivre les affres du secondaire – tel que nous les avons probablement tous vécus. Difficulté de se faire une place, intimidation, période de grands changements, amitiés mouvantes, confrontation à de premiers grands drames comme le suicide.

Biz propose ici une intéressante incursion dans le monde adolescent. Steeve est évidemment un ado improbable (Biz le nomme « uber-ado » ou « sur-ado »), dont l’écriture, les réflexions et la maturité correspondent beaucoup plus à celles d’un adulte et l’auteur le sait très bien. D’ailleurs, dans plusieurs entrevues qu’il a accordées récemment, il explique qu’il s’agit plutôt du mélange de plusieurs adolescents qu’il a côtoyé ou croisé. Aussi aidé des constatations qu’il a faites sur sa propre adolescence , Biz aborde, par exemple, l’aspect déprimant de ces édifices où sont entassés tous ces adolescents, ces horreurs architecturales qu’ils évoquent ainsi:

[…]un improbable amalgame de bunker gouvernemental est-allemand, de pénitencier à sécurité maximale et de caisse populaire. (p. 19)

Parsemé de constats assez durs, ce roman n’est pourtant pas dénué d’espoir. On voit la lumière au bout des corridors déprimants éclairés au néon. Ces fameux corridors qui voient passer des cohortes toujours semblables: révoltées, en pleine effervescence, déstabilisées par les changements hormonaux, à la fois avides de changements et d’actions et »végétaux » en mal de vivre. De belles dichotomies que l’auteur semble avoir pris grand plaisir – et passion – à travailler dans son récit. Steeve est donc un gars très habile avec les mots, à un esprit vif et aiguisé, mais il est pourtant effacé et plutôt timide. Il nous raconte ses fantasmes très détaillés avec sa professeure de français qu’il rêve de culbuter dans la salle de classe et aime secrètement la fille la plus populaire de l’école, alors qu’il n’a jamais eu de copine et est toujours puceau.

Aussi, de jouissives métaphores traversent tout le bouquin, comme celle-ci:

En parlant de l’incapacité des humains à voir la réalité dérangeante, Stephen King a déjà écrit que si un type découvrait du sang dans ses selles, on pouvait être certain qu’il allait dorénavant éteindre la lumière en allant aux toilettes. Mes parents chiaient dans le noir depuis leur naissance. (p. 92)

Évidemment, on se bute à quelques clichés: le boutonneux de la classe devient populaire, un jeune très malade et handicapé obtient son heure de gloire, la fille populaire ne s’avérera finalement pas si inatteignable, le monsieur muscle de l’école finira dans un coin sombre. Mais en même temps, comment éviter le cliché en abordant l’adolescence, période où justement on a souvent l’air de pâles copies, soit de l’élève populaire, soit d’une vedette quelconque et où, maladroitement, on reprend des phrases déjà entendues (par nos parents, nos ami(e)s, des inconnus) afin d’élaborer notre propre discours. Période de construction avec beaucoup d’essais et erreurs, c’est un moment crucial que l’auteur a su rendre avec sensibilité.

Plusieurs journalistes ont d’ailleurs posé la question à Biz: c’est un peu vous non? Ce à quoi il répond qu’il y est en partie, mais pas totalement. Il se garde une distance, même s’il désire passer certains messages à travers toute cette histoire. Et je mentirais de dire qu’on ne sent pas l’aspect « pamphlétaire » des fois, mais on n’a pourtant pas l’impression de se faire enfoncer des idées dans la gorge. Bien sûr, on a Biz en tête, lorsqu’on connait un peu sa verve et son franc-parler, mais personnellement ça ne m’a pas dérangé et je me suis laissé emporter par cette lecture brillante.

Très intéressant d’avoir abordé l’adolescence, mais particulièrement de donner la parole à un personnage masculin adolescent ( alors que les jeunes hommes éprouvant des difficultés scolaires au secondaire sont légion et que des programmes particuliers sont mis en place pour y remédier) qui, pour une fois, n’est pas qu’un jeune « vegde » qui n’a pas foi en l’avenir, mais plutôt un gars qui souhaite du changement, qui critique de façon constructive. Un beau personnage quoi.

Un roman qui, comme il s’adresse majoritairement aux ados et jeunes adultes, m’est apparu comme une belle lecture à proposer à des collégiens dans un cours de littérature, mais qui plaira autant à celui ou celle – peu importe l’âge – qui a envie d’explorer l’adolescence avec intelligence et, surtout, un grand respect. Comme Biz le dit si bien lui-même, les adolescents sont des « pissenlits qui poussent à travers les craques du béton » et en ce sens, on le comprend bien de vouloir les montrer beaux et courageux. Une belle et humaine lecture.

Une belle chronique sur Dérives (Lectures d’ici et d’ailleurs)

L’entrevue de Biz à Plus on est de fous, plus on lit (Radio-Canada)

L’article de Josée Lapointe dans La Presse

À propos de Myriam Daguzan-Bernier


Myriam est fondatrice et rédactrice en chef de Ma Mère Etait Hipster. Pigiste à temps complet, vous pouvez la lire chez BRBR et chez Châtelaine. Elle est également gestionnaire de communauté pour l'émission LIRE à ICI ARTV et édimestre pour Châtelaine. Dans ses temps libres (ça existe ça?) rien ne la rend plus heureuse que de passer des heures à fouiner sur le web pour dénicher plein de choses: musique, art, projets, bouffe, nouveautés, etc. Bref, vous ne la trouverez jamais loin d'un ordinateur ou de son téléphone un ti-peu intelligent.



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