Menu de pages
TwitterRssFacebook
Menu de catégories

Publié par le 28 mar, 2011 dans Théâtre | commentaires

Toxique ou l’incident dans l’autobus [THÉÂTRE D’AUJOURD’HUI]

Toxique – Théâtre d’aujourd’hui

1er au 27 mars 2011

Distribution: Élise Guilbeault, Guy Nadon, Sylvie de Morais, Sophie Vajda, Benoit Drouin-Germain, Monique Spaziani

Résumé: Une ville canadienne pittoresque. Un samedi matin paisible. Une banlieusarde monte dans un bus. Elle remarque un étranger. À la peau sombre. Une substance chimique atteint son visage. Une sensation de brûlure. La femme s’écroule. L’étranger s’enfuit. Avec peu de témoins de l’incident, comment savoir ce qui s’est vraiment passé ? Était-ce une attaque terroriste ? De l’hystérie ? De la paranoïa raciale ? Toxique est l’histoire de cette femme et des effets de cet incident sur sa vie et sur sa famille. S’inspirant d’événements réels, la pièce explore ce qui se passe lorsque la peur, la paranoïa et la terreur envahissent une famille libérale de classe moyenne, apparemment normale.

Tout débute dans un hôpital où l’on retrouve une femme, manifestement ébranlée, qui enfile une jaquette bleue. Une autre femme entre dans la salle et se met à lui poser des questions: elle travaille pour la police et essaie de faire la lumière sur cet événement étrange qui s’est passé et pour lequel il y a très peu d’indices. Dès les premières réponses d’Hélène (Élise Guilbault) à la policière (Sophie Vajda), on constate à quel point celle-ci est tourmentée et à deux doigts de la crise de nerfs. Ses mots sont saccadés, elle semble éprouver des difficultés à respirer. D’ailleurs, cette sensation sera présente tout au long de la pièce, créant une ambiance absolument anxiogène.

Pendant 1 heure et 50 minutes, on se demande réellement: mais qu’est-ce qui s’est passé? Et plus le récit avance et plus on se dit: en fait, s’est-il réellement passé quelque chose? Parce qu’on en vient à sincèrement douter de cette agression, on a l’impression que tout se passe dans la tête d’Hélène. Ne serait-ce qu’en la voyant revenir de l’hôpital et tout de suite « sauter une coche » à son mari qui a déplacé la nappe sur la table et les chandeliers. D’ailleurs, l’incident de l’autobus se passe un samedi alors qu’elle va chercher des tartelettes dans le quartier chinois, seule journée dans la semaine où la famille à droit à des « tricheries » alimentaires. Régime qu’elle a elle-même instauré.

On découvre une femme obsessive, compulsive, stressée, névrosée et surtout, effrayée: de tout. Après l’incident, elle se cloître dans sa maison par peur de cette subtance dont elle se sent envahie et aussi par peur de contaminer les gens de son entourage. Et ce, même si à  l’hôpital on lui a confirmé qu’ils n’avaient rien détecté d’anormal chez elle. Alors qu’elle devrait être soulagée, son cas empire et dégénère. La substance toxique, c’est définitivement elle-même.

Son mari (excellent et émouvant Guy Nadon) essaie tant bien que mal de garder la tête hors de l’eau en s’occupant de sa femme, en tentant d’inculquer un peu de don de soi à son fils et en évitant les flèches qui proviennent de sa fille aînée, de retour d’Algérie où il arrive des « vraies affaires ». Les deux jeunes enfants lancent facilement des accusations, mais acceptent tout de même lâchement de se faire vivre par leurs parents. Personne n’est blanc comme neige dans cette histoire. Même pas ce mari, trop mou et incapable de dire non.

La pièce est réellement intéressante, car le propos est tellement d’actualité. On sent une filiation profonde avec notre propre vécu aseptisé, où on a peur de l’autre, des maladies, des contacts, de l’inconnu. C’est une pièce inspiré d’un fait vécu: l’événement s’est produit à Vancouver en 2004 et a fait les manchettes. Mais c’est surtout une pièce symptomatique du post-11 septembre. Sur la peur qui s’est immiscée en nous à partir de ce moment-là, sur la vérité qui nous a atteint et qui nous a fait dire: nous ne sommes pas à l’abri.

Décor très froid, simples piliers de métal faisant office de pièces, quelques chaises et un meuble qui servira majoritairement de lit, mais aussi de table, de scanner. Un écran au-dessus de la scène où l’on voit défiler des images qui nous situent les divers lieux: hôpital, salle d’examen, maison, salle d’attente, ciel enfumé, nuages, etc. Belle mise en scène, excepté le voyage en avion de la fille, symbolisé par un petit avion tenu dans la main du père et ensuite de la fille elle-même, tout en marchant lentement sur la scène. Et bien que j’ai apprécié ce décor assez réduit, j’aurais aimé sentir un plus grand huis clos, j’aurais vu des pièces encore plus fermées. Il reste que le sentiment de stress fonctionne tout de même très bien.

Très bons comédiens, particulièrement Élise Guilbault qui est très troublante et offre une intense présence physique (car elle est peu présente verbalement, mais empoisonne l’ambiance par sa seule vue à se tortiller sur son lit), Guy Nadon est incroyable. Moins convaincue par Sophie Vajda, particulièrement dans son personnage de policière, mais en général très bonnes interprétations. Le texte est franchement intéressant, très actuel et propose, dans sa forme d’abord, un style très hachuré et saccadé qui montre un essoufflement, une urgence, une peur. L’auteur en parle d’ailleurs dans le livret remis aux spectateurs. Et dans son fond, bien sûr, c’est un témoignage dérangeant de notre société actuelle. On connaît tous une personne de notre entourage qui est passé par là: une peur panique, une angoisse profonde, un sentiment d’étouffement, une peur irraisonnée de mourir. C’est parfois nous-même qui l’avons vécu…

Belle réflexion sur la peur et sur le fameux « mal du siècle »: la dépression, la maladie mentale (la dépression étant tout de même considérée comme telle). Un moment déstabilisant dans une famille banale sur laquelle le poison de la maladie et la peur ont une emprise qui les enferment dans une réelle prison. On le sent, on le vit, c’est efficace et pas très joyeux. Mais on rit tout de même à plusieurs reprises: de l’absurdité de la situation, aussi parce que certains moments nous offrent de petites accalmies où l’on peut souffler, enfin. Bien dosé.

La pièce a pris fin hier – avec la supplémentaire qui tombait pendant la Journée internationale du théâtre, occasion pour Marie-Thérèse Fortin (toujours aussi magnifique) de nous lire un beau texte d’Olivier Kemeid -, mais rien n’empêche de s’intéresser aux prochaines productions du Théâtre d’Aujourd’hui et aussi à cet auteur fort intéressant qu’est Greg MacArthur.

Un article dans Cyberpresse

Photos: Valérie Remise

À propos de Myriam Daguzan-Bernier


Myriam est fondatrice et rédactrice en chef de Ma Mère Etait Hipster. Pigiste à temps complet, vous pouvez la lire chez BRBR et chez Châtelaine. Elle est également gestionnaire de communauté pour l'émission LIRE à ICI ARTV et édimestre pour Châtelaine. Dans ses temps libres (ça existe ça?) rien ne la rend plus heureuse que de passer des heures à fouiner sur le web pour dénicher plein de choses: musique, art, projets, bouffe, nouveautés, etc. Bref, vous ne la trouverez jamais loin d'un ordinateur ou de son téléphone un ti-peu intelligent.



%d blogueurs aiment cette page :