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Publié par le 23 nov, 2010 dans Cinéma | commentaires

>L’Homme blanc [PERRINE LEBLANC] (AJOUT)

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2010, p. 184
J’avais lu sur le site de Radio-Canada qu’une toute nouvelle auteure, une certaine Perrine Leblanc, venait de gagner le Grand prix du livre de Montréal. Intriguée, je suis allée voir de quoi il en retournait et j’ai alors découvert qu’elle avait publié son premier livre chez Le Quartanier, une maison d’édition que j’aime beaucoup. J’ai donc acheté le bouquin au Salon du livre. J’ai lu les premières pages de L’Homme blanc et, deux heures plus tard, je réalisais que j’étais rendue à la quatrième de couverture, que je refermais doucement, enchantée.
L’Homme blanc raconte l’histoire de Kolia, qui vit d’abord son enfance en prison. Il y découvre la culture par le biais d’un homme, Iossif, qui devient  pour lui un grand frère spirituel. On suivra ensuite le cheminement de Kolia qui apprendra le métier de clown et travaillera dans un cirque de Moscou. Iossif disparu dans des circonstances nébuleuses, Kolia passera une bonne partie de sa vie à chercher les raisons de cette disparition. 


J’ai réellement été happée par ce récit extrêmement bien écrit, à la fois simple et captivant. Le style m’a immédiatement rappelé Nancy Huston et particulièrement L’Empreinte de l’ange. Drôle de hasard, en faisant mes recherches, j’ai appris que Perrine Leblanc aurait fait un mémoire de maîtrise sur le sujet: Babel et Éros : musiques du métissage dans L’empreinte de l’ange de Nancy Huston. La façon de décrire en détails la psychologie des personnages, les villes qui s’animent sous la plume extrêmement précise, la rectitude historique qui permet de situer efficacement le contexte et de le rendre incroyablement crédible tout en laissant une part de romanesque. J’ai réellement dévoré ce roman qui se lit d’un coup, d’un seul souffle tellement il est bien structuré et complet. J’ai aussi pensé, pour la thématique bien sûr mais aussi pour cette façon de décrire le comportement humain, à Jean Barbe et Comment devenir un monstre?, que j’avais beaucoup apprécié.


J’ai pris grand plaisir à découvrir cet univers très particulier où tout rapport humain est assez distant. C’est un roman hivernal, aux couleurs ternies, aux vêtements déchirés, aux mains gelées, à la nourriture rationnée et rare où les personnages sont tous, en quelque sorte, des survivants. Kolia naît peu de temps avant la deuxième guerre mondiale et son récit de vie nous permet de nous plonger au cœur de ce désenchantement général, de ces structures sociales défaillantes et rapiécées comme on le peut. Et la description du monde forain et festif, en contradiction avec tout cela, est très intéressante et me donnait l’impression de voir des toiles de Otto Dix défiler devant moi, avec ces personnages grotesques et désabusés. Particulièrement pour Kolia et sa « drôle de gueule », comme on le répète à plusieurs reprises dans le roman. 


Les descriptions sont imagées, le caractère dur et violent de la guerre est bien décrit:

Le gardien ramassa le type par le gras du cou, autant dire par un nœud de la colonne, lui plongea la tête dans le trou à merde et présenta sa face barbouillée au mouchard. 
- Lèche-le. 
kolia, à douze ans, avait déjà assisté à de telles scènes: le garde Ousov n’avait pas fumé depuis la veille, il fallait lui trouver du tabac pour le calmer. 
- Lèche son visage. 
Le gardien frappe le zek au tibia et haussa le ton. Son russe était vulgaire. Il remarqua que Kolia mimait pour Iossif le geste de fumer. Il allait le ramasser par la gorge mais Iossif s’interposa:
- Je peux t’avoir du tabac demain soir, dit le Suisse. 
La promesse calma Ousov qui, en se retournant, ordonna au mouchard de s’agenouiller. 
- J’ai dit: Lèche-le. 
Le type lécha le visage, puis vomit de la bile en s’étouffant. Le gardien le frappa à l’oreille droite du revers de la main. 
- Nettoie-lui le visage complètement. 

La nuit, Kolia et Iossif se surveillaient pour ne pas être humiliés de cette façon, parlaient français en cachette, en cuillère, lorsque les autres dormaient, et ils se taisaient dès qu’un bruit menaçait.

Et la vie de cirque de Kolia, les détails du personnage qu’il se crée, et qui s’inspire grandement de son vécu au camp de concentration, nous sont aussi raconté d’une très belle façon:

Il s’était créé un personnage de filou évidemment […] un filou muet, à la peau blanche, comme Pavel, même si on ne trouvait plus très souvent le visage blanc craie traditionnel du clown sur les pistes d’U.R.S.S. Il ne portait pas de perruque, mais s’était rasé le crâne comme au camp, et mettait ses sourcils en évidence. Il portait une réplique exacte de sa vareuse de zek, confectionnée par la cartomancienne qui lui avait cousu une carte de tarot, celle du bateleur, dans une fausse poche intérieure. La fille de Pavel, Macha, qui avait atteint l’âge de raison, lui ordonna de porter des chaussures rouges. Ça l’amusa et il trouva que c’était une bonne idée. Des chaussures rouges immenses qui font du bruit. Il se rasait les jambes pour respecter les « traditions » du camp et portait un t-shirt de matelot sous sa veste, qui descendait sous son bermuda gris en ersatz de tweed

Une première œuvre très réussie pour cette jeune demoiselle passionnée par la Russie et son histoire et qui nous le transmet bien,  par le biais de magnifiques personnages et d’un récit intrigant et très bien tissé. Une auteure à suivre assurément. 

Une critique très flatteuse

La première page du cahier Livres dans Le Devoir

La recrue du mois sur Perrine Leblanc  

Phil en parle sur son blogue

*zek (qui signifie enfermé, détenu) est un terme qui fait référence aux prisonniers du Goulag,  c’est-à-dire les camps de travail en Union soviétique. 

À propos de Myriam Daguzan-Bernier


Myriam est fondatrice et rédactrice en chef de Ma Mère Etait Hipster. Pigiste à temps complet, vous pouvez la lire chez BRBR et chez Châtelaine. Elle est également gestionnaire de communauté pour l'émission LIRE à ICI ARTV et édimestre pour Châtelaine. Dans ses temps libres (ça existe ça?) rien ne la rend plus heureuse que de passer des heures à fouiner sur le web pour dénicher plein de choses: musique, art, projets, bouffe, nouveautés, etc. Bref, vous ne la trouverez jamais loin d'un ordinateur ou de son téléphone un ti-peu intelligent.



Commentaires

  1. >Ostie, il me tente de plus en plus ce bouquin…Est-ce que je serais en train de recommencer à triper sur la litt. québécoise?C'est malade cette impression soudaine de ne plus seulement lire des "grands écrivains", lointains ou inaccessibles, style Ducharme ou Ferron, mais de lire nos extrêmes contemporains, des gens qui ont grandi avec nous, et de triper à fond avec eux.

  2. >@Clarence: lance-toi c'est vraiment bon! si tu "retripes" sur la littérature québécoise, c'est comme le bon timing: ça pleut d'oeuvres de qualité, d'écrivains incroyables!Et c'est superbe en fait, cette possibilité de lire nos proches, nos collègues, nos ami(e)s, nos connaissances (virtuelles ou réelles) et de partager avec eux. D'ailleurs, bien hâte de vous lire Monsieur Clarence!;)

  3. Phil dit :

    >Un super bon roman ! Un récit exemplaire.

  4. Ma mère dit :

    >@Phil: oui, tout à fait et contente que tu l'aies aimé! Je crois qu'on a la une véritable révélation littéraire.

  5. Claudio dit :

    >J'aime beaucoup comment tu commentes ce livre, que j'ai beaucoup aimé moi aussi.Je reviendrai ici.Claudio

  6. Ma mère dit :

    >@Claudio: merci :)

  7. […] est une maison d’édition à suivre impérativement, pour ces deux bouquins, mais aussi pour L’Homme blanc de Perrine Leblanc et bien d’autres déjà parus et à venir. On aime. […]

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